Page:Leblanc et Maricourt - Peau d’Âne et Don Quichotte, paru dans Le Gaulois, 1927.djvu/95

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

— Écoute, dit Violette en se serrant contre Pierre… On dirait qu’on entend remuer dans l’orangerie.

— Mais oui, fait Pierre. C’est la chouette. Tu sais bien qu’on l’entend tous les soirs.

Il a un peu honte de son mensonge, car lui-même distingua très nettement un bruit insolite. Mais oui ! ça vient là, à gauche de l’orangerie située à l’angle de la cour. À droite, du côté du château, tout est tranquille, les lumières sont éteintes. Plus loin, le donjon semble dormir.

— Ça se tait, fait Violette soulagée.

— Oui.

— Mais non, Pierrot, voilà que ça recommence.

— Tu crois ?

— Pierre ! Pierre ! ça bouge.

— Quoi ?

— Pierrot ! Pierrot ! j’ai peur. Regarde.

Pierre est brave, on le sait ; mais tout de même il sent son cœur qui a froid et ses tempes qui battent. Il est vrai qu’une chose se passe, et celle-là plus extraordinaire que tout ce qu’il a vu jusqu’ici.

— Pierre ! Pierre ! Elle sort toute seule.

Pierre a le regard fixé sur l’orangerie. Le bâtiment se profile dans une zone de pâle lumière. Sur un chemin qui mène de l’orangerie à la remise, par une porte cochère demeurée ouverte, que voit-il ?

Très nettement, une échelle qui sort en effet toute seule de cette orangerie et qui, de biais, semble prendre, comme une personne, la route du moulin.

A-t-il la berlue ?

Non. Inutile de se frotter les yeux. On distingue les premiers degrés de l’échelle qui bouge avec prudence. Machinalement, malgré sa terreur, il les compte : un, deux, trois, quatre, cinq… Les degrés avancent toujours. Violette claque des dents.

— Pierre ! Pierre ! Un homme.

C’est vrai. Maintenant, l’affreux mystère s’explique, mais il n’en demeure pas moins dramatique. L’échelle a été sortie la première, car elle s’appuie par le milieu sur l’épaule d’un « être » qui, maintenant, sort lui aussi.

Sous la clarté lunaire, il paraît immense. À vingt mètres, on ne peut distinguer ses traits, mais on voit qu’il marche avec des précautions de Sioux. D’un pas souple et félin, lentement, il s’avance. L’échelle est complètement sortie. L’homme ? Le fantôme ? s’arrête un moment indécis.

Va-t-il changer de route et fondre sur les enfants pétrifiés ?

— Non ! murmure Pierre qui a deviné la pensée de Violette. Il prend le chemin. Regarde, regarde, il descend vers la rivière.