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DJIHAN-ARÂ.


Aurang-Ceyb, vêtu de sa robe grossière,
Est assis à la place où son père a siégé ;
Et Djihan, par ce fils implacable outragé,
Gémit, ses cheveux blancs épars dans la poussière,
De vieillesse, d’opprobre et d’angoisse chargé.

Pour atteindre plus tôt à ce faîte sublime,
Aurang a tout fauché derrière et devant lui.
Ses deux frères sont morts ; il est seul aujourd’hui.
Il règne, il a lavé ses main chaudes du crime :
Voici que l’œuvre est bonne et que son jour a lui.

L’empire a reconnu le maître qui se lève
Et balayé le sol d’un front blême d’effroi :
C’est le sabre d’Allah, le flambeau de la foi !
Il est né le dernier, mais l’ange armé du glaive
Le marqua de son signe, et dit : — Tu seras roi ! —

Sa sur est là, debout. Ses yeux n’ont point de larmes.
On voit frémir son corps et haleter son sein ;
Mais, loin de redouter un sinistre dessein,
Fière, et de sa vertu faisant toutes ses armes,
Elle écoute parler l’ascétique assassin :

— Vois ! Je suis Alam-Guîr, le conquérant du monde.
J’ai vaincu, j’ai puni. J’ai trié dans mon van
La paille du bon grain qu’a semé Tymur-Khan,
Et de mon champ royal brûlé l’ivraie immonde...
— Qu’as-tu fait de ton père, Aurang, fils de Djihan ?