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LE JAGUAR.


Les uns, le long du bord traînant leurs cuisses torses,
Pleins de faim, font claquer leurs mâchoires de fer ;
D’autres, tels que des troncs vêtus d’âpres écorces,
Gisent, entre-bâillant la gueule aux courants d’air.

Dans l’acajou fourchu, lové comme un reptile,
C’est l’heure où, l’oeil mi-clos et le mufle en avant,
Le chasseur au beau poil flaire une odeur subtile,
Un parfum de chair vive égaré dans le vent.

Ramassé sur ses reins musculeux, il dispose
Ses ongles et ses dents pour son œuvre de mort ;
Il se lisse la barbe avec sa langue rose ;
Il laboure l’écorce et l’arrache et la mord.

Tordant sa souple queue en spirale, il en fouette
Le tronc de l’acajou d’un brusque enroulement ;
Puis sur sa patte roide il allonge la tête,
Et, comme pour dormir, il râle doucement.

Mais voici qu’il se tait, et, tel qu’un bloc de pierre,
Immobile, s’affaisse au milieu des rameaux :
Un grand bœuf des pampas entre dans la clairière,
Corne haute et deux jets de fumée aux naseaux.

Celui-ci fait trois pas. La peur le cloue en place :
Au sommet d’un tronc noir qu’il effleure en passant,
Plantés droit dans sa chair où court un froid de glace,
Flambent deux yeux zébrés d’or, d’agate et de sang.