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LES DEUX GLAIVES.


Avec ses longs cheveux où l’épine est mêlée,
De l’arbre de la Croix, la plaie ouverte au flanc,
Fantôme douloureux, tout roide et tout sanglant,
Jésus étend les bras sur la morne assemblée.

Tête et pieds nus, un homme est là, sur les genoux,
Transi, le dos courbé, pâle d’ignominie.
Ce serf est un César venu de Germanie,
L’empereur dont les rois très chrétiens sont jaloux.

Sans dague et sans haubert, la chevelure rase,
Avilissant sa race autant que ses aïeux,
Ce chef des braves gît, les larmes dans les yeux,
Sous le pied monacal qu’il baise et qui l’écrase.

Et César porte envie au pâtre obscur des monts
Qui, de haillons vêtu, sent battre son cœur libre
Et l’air du vaste ciel où son chant monte et vibre
Retremper sa vigueur et gonfler ses poumons.

— Saint Père, j’ai péché, dit-il d’une voix haute ;
J’ai pris une lueur de l’Enfer pour flambeau ;
J’ai profané la crosse et j’ai souillé l’anneau ;
Saint père ! J’ai péché par ma très grande faute.

J’ai cru, l’épée au poing et le globe en ma main,
Et d’un geste réglant les nations soumises,
Que les choses de Dieu m’étaient aussi permises ;
Le Diable pour me perdre a frayé mon chemin.