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L’AGONIE D’UN SAINT.


Avec des mots confus que le râle achevait,
Le moribond, faisant frémir ses lèvres blêmes,
Contemplait sur la table, auprès de son chevet,
Une tête et deux os d’homme, hideux emblèmes.

Contre ce drap de mort d’eau bénite mouillé,
La face ensevelie en une cape noire,
Seul, immobile, et sur la dalle agenouillé,
Un moine grommelait son chapelet d’ivoire.

Minuit sonna, lugubre, et jeta dans le vent
Ses douze tintements à travers les ogives ;
Le bruit sourd de la foudre ébranla le couvent,
Et l’éclair fit blanchir les tourelles massives.

Or, relevant la face, après s’être signé,
Le moine dit, les bras étendus vers le faîte :
De profundis, ad te, clamavi, Domine !
Mais, s’il le faut, Amen ! Ta volonté soit faite !

Du ciel inaccessible abaisse la hauteur,
Ouvre donc en entier les portes éternelles,
Ô Maître ! Et dans ton sein reçois le serviteur
Que l’Ange de la mort t’apporte sur ses ailes.

Dévoré de la soif de ton unique amour,
Le coeur plein de ta grâce, et marqué de ton signe,
Comme un bon ouvrier, dès le lever du jour,
Tout en sueur, il a travaillé dans ta vigne.