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ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.

Dont le front eut à peine un rayon de soleil,
Qui n’ont pas adopté la terre pour demeure ;
Élus, pour qui l’exil ne dura pas une heure,
Qui sont victorieux sans avoir combattu,
Et pour qui l’innocence est plus que la vertu ;
Dont le pied rose et nu n’a pas touché nos fanges ;
Qui ne sont pas des saints, qui ne sont pas des anges ;
Qui n’ont pas dit : « Ma mère ! » à leurs mères en deuil,
Et n’ont à leur amour demandé qu’un cercueil !
Sous les arbres de nard, d’aloès et de baume,
Chaque souffle de l’air, dans ce flottant royaume,
Est un enfant qui vole, un enfant qui sourit
Au doux lait virginal dont le flot le nourrit ;
Un enfant, chaque fleur de la sainte corbeille ;
Chaque étoile, un enfant ; un enfant, chaque abeille.
Le fleuve y vient baigner leurs groupes triomphants ;
L’horizon se déroule en nuages d’enfants,
Plus beau que tout l’éclat des vapeurs fantastiques
Dont le couchant superbe enflamme ses portiques.
Là, sous les grands rosiers, ils tiennent lieu d’oiseaux
Quand le zéphyr d’Éden balance leurs berceaux,
Et que leur tête blonde et charmante et sereine
Se tourne avec orgueil du côté de la reine :
Car la reine est leur mère, oui celle que leurs yeux,
En se fermant au jour, ont rencontrée aux cieux.
Mais, lorsque vient à vous, enfants ! cette autre mère
À qui votre naissance ici-bas fut amère,
Pour que son pauvre cœur cesse d’être jaloux
Votre front caressé s’endort sur ses genoux ;
Sous ses baisers heureux votre bouche se pose ;
Votre béatitude entre ses bras repose,
Et, même au paradis, rien n’est plus gracieux
Que ce tableau d’amour chaste et silencieux.



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