Page:Lemerre - Anthologie des poètes français du XIXème siècle, t4, 1888.djvu/67

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JULES LEMAÎTRE.


Si le fruit mûr tente les bouches,
La fleur contient plus d’inconnu.
C’en est fait du torse ingénu
Et des gracilités farouches.

Je porte le deuil insensé
D’une chose vague et charmante.
Qu’un bourgeois loue et complimente,
La vierge au bras du fiancé !

L’aube innocente qui frissonne
Dans ses yeux humides et doux
Hier appartenait à tous
Puisqu’elle n’était à personne.

Discret et sans rompre le rang,
J’en jouissais autant qu’un autre.
Elle était mienne, elle était vôtre :
On nous l’enlève, on me la prend !

Un garçon bien mis l’a conquise.
Et pourquoi lui ? mon Dieu ! pourquoi ?
Bien qu’elle ne fût pas à moi,
Je suis triste qu’on me l’ait prise.

Car cet inconnu m’a volé
Des chances de joie ou de peine.
Il a rétréci le domaine
Où flottait mon rêve envolé.

Je te plains, pauvre endolorie
En proie à ce béotien !
Moi, je te comprendrais si bien
Et je t’aimerais tant, chérie !