Page:Lemonnier - Félicien Rops, l’homme et l’artiste.djvu/274

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trésor des multiples beautés de l’être sexuel. Un protoplasme d’art dormait là en réserve pour des constructions d’images. Comme sa mémoire était prodigieuse, il savait toujours où trouver les éléments dont il avait besoin pour se repérer. Il en obtenait la cohérence par de patients ajustages et des soudures qui lui prenaient souvent des semaines. Le caractère, le jeu de l’arabesque, l’intensité de l’expression surtout le requéraient. Il lui eût été impossible, au surplus, de mettre d’aplomb, au moyen de ce dessin en parafe qu’ont les jolies mains faciles, « une petite femme à la Grévin », comme il le disait lui-même.

Rops constamment visa à la simplification et par là à ce style large qui, chez lui, s’accommodait si étonnamment du chiffonné et de l’animation de la vie moderne. Il utilisait, pour y atteindre, un procédé qui fut aussi celui de Puvis de Chavannes. Par-dessus les linéaments brouillés de la notation initiale, il posait un papier calque où il resserrait et massait la forme essentielle ; puis ce calque à son tour était décalqué. Il lui arrivait de recommencer ainsi plusieurs fois jusqu’à ce que le dessin, sorti enfin de ses limbes successifs, eût l’adéquation souhaitée. Ce n’est qu’après ces graduelles poussées qu’il opérait enfin le report sur le cuivre ou le papier. Tandis que pétillait la braise intérieure, attisée de génie et de folie, la main, comme en une parade d’escrime, demeurait calme, pointant l’outil et fouillant le point vulnérable par où la nature à la longue se rendait.

Le nombre des préparations de Rops fut infini ; elles s’amoncelaient dans ses portefeuilles et ses tiroirs en attendant l’heure d’être reprises. Parfois l’heure n’arrivait que dix ans après : il les retirait alors des petites « morgues » où elles étaient restées ensevelies, les mettait au calque avec la pensée de les utiliser, en obtenait la grâce d’un trait ou l’esprit d’un contour qui à tout autre eût paru négligeable.

Pendant les sept dernières années de sa vie, on peut dire qu’il vécut surtout sur ce fond. Ce fut comme une épargne qui se trouva à point pour