Page:Lepelletier - Paul Verlaine, 1907.djvu/210

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allure, les mordantes saillies qui lui échappaient, dans la cruelle fixité de son regard sous le monocle, qu’accentuait l’aristocratique port de son crâne dominateur.

Malgré la froideur calculée qu’il projetait comme une barrière autour de lui, nous l’aimions et le respections en notre jeunesse, aux premières aurores du Parnasse. Il nous ensoleillait de sa gloire naissante, qui pour nous était déjà au zénith, dans la boutique obscure de Lemerre, et nous souffrions de l’ombre injuste qui l’enveloppait. Avec quelle indignation on nous entendait crier aux passants : « Mais lisez donc Hypathie, l’Agonie d’un Saint, la Mort de Tiphaine, Midi roi des étés, le Manchy, le Corbeau, lisez et admirez, tas d’imbéciles ! » On ne nous écoutait pas. Leconte de Lisle demeurait profondément ignoré. On faisait la nuit autour de ses livres, le silence autour de son nom. Tout injuste que fût la diatribe de Barbey d’Aurevilly, elle eut son avantage. Le « médaillonnet » que nous venons de reproduire servit du moins à faire sonner aux oreilles du grand public, de celui qui lit les journaux et non les volumes de vers, le nom du poète. Quelque temps après, le Figaro publia une des plus belles pièces de ses vers inédits, le Cœur de Hialmar. C’était la célébrité qui s’établissait. L’aube de la gloire perçait les ténèbres de l’indifférence.

Leconte de Lisle a eu une considérable influence sur la génération poétique de 1866. Sully-Prudhomme, Coppée, Verlaine, José-Maria de Heredia, Léon Dierx, Armand Silvestre procèdent de lui. Ses réunions du boulevard des Invalides étaient très suivies. On l’écoutait comme un professeur du Beau. Sa forme impeccable, son objectivité magistrale, son coloris intense, sa magnifique imagination et sa merveilleuse reconstitution