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PAUL VERLAINE

mentales très délicates, très subtiles, et ceci encore justifierait ce que j’indiquai plus haut de la parfaite innocence de ses affections masculines.

Parmi ces camarades chéris, qui, à diverses époques de son existence, lui inspirèrent des sentiments très vifs, je revois d’abord un de ses cousins, nommé Dujardin, du bourg de Lécluse, près Arleux, dans le Nord, où il passait ses vacances. Ce fut une amitié enfantine très ardente, dont il me fit part, dans ses lettres, septembre-octobre 1862, avec enthousiasme. C’était tout différent de l’amitié, véritablement intellectuelle, qui nous unissait. Il s’exprimait sur le compte de son jeune cousin comme un amant vantant sa maîtresse, et, à cette époque-là, le lycéen Verlaine avait encore sa robe d’innocence.

Un de nos condisciples du lycée Bonaparte, frêle et mélancolique jeune homme, Lucien Viotti, qu’il désigne avec tristesse dans ses Mémoires, lui inspira une affection profonde.

Viotti s’était engagé avec moi, au début de la guerre de 1870. Il fut incorporé dans mon régiment, le 69e d’infanterie, dont on a formé, par la suite, le 110e de ligne. À l’affaire de Chevilly, sous Paris, 30 septembre, il disparut, tué, ou blessé et fait prisonnier. On nous a affirmé qu’il était mort à l’Hôpital de Mayence. On n’a jamais su au juste la fin de ce vaillant et doux camarade. Verlaine fut profondément affligé de la perte du délicat Viotti. Il n’en parlait jamais qu’avec émotion et chagrin.

Enfin, Arthur Rimbaud s’empara de lui : c’était un gavroche sinistre, cet étrange garçonnet, dont on a récemment exhumé avec curiosité les vers étranges, au coloris sauvage, et d’une puissance bizarre. Il avait l’aspect d’un échappé de maison de correction. Mince, pâle, dégingandé, pourvu d’un appétit robuste et d’une soif inextin-