Page:Leroux - L'Epouse du Soleil.djvu/119

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qui allait brûler avait conservé l’attitude que doivent avoir les coyas quand elles meurent étouffées par l’absence d’air dans leur tombe ; c’est-à-dire une attitude des plus dignes de reine assise sur son trône et on obtenait cette attitude-là en faisant le trou de la tombe des coyas si étroit que, dans leur agonie, elles ne pouvaient que rester assises.

Ainsi, celle-ci brûla-t-elle assise et si calme, au milieu des flammes, que les mammaconas, vouées au même supplice, l’envièrent.

Raymond ne regardait plus les bûchers, ni Marie-Thérèse, mais le trou dans lequel on allait mettre celle-ci. Il se disait que si elle était encore vivante et si on pouvait encore la sauver, il ne faudrait pas perdre de temps pour la sortir de là. Et sa main se crispait sur le manche de la pioche d’Orellana, mais son autre main avait toujours le revolver et toujours une furieuse envie de tuer. Il aurait voulu aussi que Marie-Thérèse ouvrît les yeux si elle n’était point morte.

Cependant les deux autres bûchers ne s’allumaient toujours point et les mammaconas commençaient de gémir, car elles devaient mourir avant Marie-Thérèse, comme cela était écrit, pour aller lui préparer sa chambre dans les demeures enchantées du Soleil et, si le Soleil n’allumait point les bûchers, elles n’arriveraient jamais à temps. Elles dressèrent vers l’astre des gorges haletantes, des mains suppliantes, et elles dirent : « Ô Soleil ! nous sommes des femmes ! Donne-nous la force qui peut nous manquer ! Salutaires rayons du Soleil, soyez-nous propices ! Roi du ciel, vois notre destinée. Envoie-nous ta flamme !… Aie pitié de nous !… »

Tous les chœurs reprirent, après elles, la litanie, dix fois : « Envoie-nous ta flamme, aie pitié de nous ! »

Mais le Soleil n’envoya sa flamme que lorsque la fumée du premier bûcher se trouva à peu près dissipée, ce qui ne tarda pas, du reste, car les veilleurs du sacrifice activaient la combustion en versant sur le bûcher des parfums lourds d’alcool. Dès que les gardiens du Temple furent descendus avec leurs lentilles et que la résine commença de pétiller, les deux mammaconas, laissant tomber leurs robes de fêtes, s’élancèrent sur leurs bûchers comme des folles, avec des cris d’allégresse et elles attendaient d’être prises par la flamme avec des yeux d’extase tournés vers le ciel, cependant qu’une musique infernale éclatait autour d’elles et qu’une exaltation sauvage gagnait toutes les autres mammaconas qui dansaient autour des bûchers. Bientôt la flamme enveloppa les deux malheureuses qui jetèrent un cri terrible, et l’une d’elles se sauva !

« Reviens dans la flamme ! Reviens dans la flamme ! » lui crièrent ses compagnes en l’entourant, mais l’autre hurlait de douleur et réclamait le couteau du sacrificateur.

Alors, le gardien du Temple, au crâne hideux (casquette-crâne, pour le goût du sang) lui enfonça son couteau d’or dans la gorge et le sang jaillit sur les voiles noirs des mammaconas, lesquelles reprirent leurs danses et leurs chants. Quant à la victime, elle était tombée, à demi morte,