Page:Leroux - L'Epouse du Soleil.djvu/50

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vrière : le maître de police ! Il poussa une telle exclamation, et se jeta sur lui avec tant d’ardeur que l’autre recula, épouvanté :

— Qui est là ?

— Excusez-moi, señor inspector superior ! je suis Raymond Ozoux, le fiancé de la señorita de la Torre ! Des bandits viennent d’enlever la señorita !

— Que dites-vous ? Est-ce possible ! La señorita Marie-Thérèse ?…

Hâtivement, en quelques mots, Raymond mit le commissaire au courant du drame, en accusant catégoriquement les Indiens et Huascar. Le magistrat était désespéré d’une pareille aventure, qui venait le trouver au moment où il se disposait à aller quérir le souper de Jenny, mais c’était un brave homme et un homme brave qui avait conscience de son devoir ; il allait se mettre immédiatement à la disposition de Raymond. Cependant, il lui demandait la permission de remonter un instant auprès de sa petite amie, pour la prévenir de ce fâcheux contre-temps.

L’ingénieur, outré, ne lui répondit même pas et continua sa route vers le port, interrogeant les petits commerçants, sur le pas de leur porte, et ne négligeant aucun renseignement sur le passage de l’auto. En somme, la voiture n’avait pas plus d’une demi-heure d’avance.

Raymond était persuadé qu’il ne reverrait plus le commissaire, en quoi il se trompait, car il entendit courir derrière lui et reconnut son homme.

— Vous ne m’attendiez plus, señor ? Eh bien ! me voilà ! On peut toujours compter sur Natividad !

Il s’appelait Perez, mais sa tête charmante d’enfant Jésus lui avait fait donner à Callao le sobriquet de Natividad (Noël). Et il était le premier à s’en amuser, car il accomplissait sa difficile besogne avec une rare bonne humeur. Cependant Natividad avait sa bête noire, l’Indien. Il avait horreur des indigènes quichuas, les trouvant sournois, paresseux, sales et capables des plus méchantes entreprises pour peu que quelqu’un d’intelligent les y poussât. Le coup qu’ils venaient de faire ne l’étonnait pas outre mesure.

Un peu avant d’arriver sur le port, comme les deux hommes débouchaient dans la petite calle de San Lorenzo, Natividad arrêta Raymond, et le colla contre la muraille. Ce quartier était lointain et désert. Et il n’y avait d’autre lueur pour éclairer les tristes ténèbres de la rue étroite que celle qui apparaissait derrière les vitres d’une porte basse, à quelques pas de là. Or, cette porte basse venait de s’ouvrir, et une tête était apparue, qui regardait dans la rue avec précaution. Raymond faillit crier de joie. Il venait de reconnaître Huascar !

L’Indien siffla et aussitôt deux ombres montèrent du bas de la calle, semblant se détacher des murs. Les nouveaux venus étaient coiffés de larges chapeaux indiens. Ils glissèrent jusqu’à la hauteur de Huascar qui, maintenant, se trouvait dans la rue, après avoir refermé la porte derrière lui. Une rapide conversation s’engagea entre les trois individus à voix basse, en indien aïmara, puis les deux ombres redescendirent vers le port, Huascar rentra dans la maison à la vitre éclairée et la calle retomba à une paix parfaite.

Natividad, pendant tout ce temps, n’avait cessé de serrer la main de Raymond, geste qui commandait l’immobilité. Le jeune homme tremblait d’impatience : « Qu’y a-t-il ? Que se passe-t-il ? Avez-vous compris ce qu’ils se sont dit ? Marie-Thérèse est peut-être enfermée là avec ce misérable ? »

Natividad ne répondit point, mais se glissa jusqu’à la porte basse et, au risque d’être découvert, regarda à travers les vitres. Raymond, aussitôt, le rejoignit. Ils pouvaient voir distinctement, de l’endroit où ils se trouvaient, une salle pleine d’Indiens, assis à des tables où ils ne buvaient ni ne fumaient, observant tous un étrange et impressionnant silence. Huascar se promenait au milieu d’eux, arpentant toute la pièce, et paraissant plongé dans les plus sombres pensées. Un moment il disparut par une porte qui ouvrait sur un escalier, lequel devait faire communiquer le rez-de-chaussée avec le premier étage. Natividad parut en avoir assez vu. Peut-être craignait-il d’être découvert. Il entraîna Raymond sous un porche.

— Je ne sais, dit-il, et je ne puis comprendre ce que font ces Indiens, ici, en pleines fêtes de l’Interaymi. Que signifie cette réunion ? La plupart des Quichuas de Callao sont partis pour la montagne et on ne les reverra guère avant une dizaine de jours. En tout cas, il n’est guère raisonnable de penser que Huascar puisse être l’auteur du rapt. Quand on veut enlever une noble Péruvienne, il n’est pas nécessaire de s’y mettre à trente et de confier son secret à tous les Indiens du Pérou qui viendront me le vendre pour quelques centavos !