Page:Leroux - L'Epouse du Soleil.djvu/54

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casa. Ils n’avaient pas plutôt pénétré dans la première pièce qu’ils furent saisis par l’odeur singulière, par le parfum lourd, âcre et entêtant qui y régnait. Ils firent prudemment quelques pas et, tout à coup, poussèrent des cris d’horreur. Les meubles, renversés, gisaient là dans le plus grand désordre ; Raymond avait glissé dans une flaque de sang ! Du sang, il y en avait partout ! Raymond et le marquis, tremblants d’une atroce angoisse, appelèrent désespérément : « Marie-Thérèse ! Marie-Thérèse ! » Et ils se turent soudain, car ils eurent en même temps la sensation qu’on leur avait répondu !

— Mon Dieu ! s’écria le jeune homme, on l’assassine ; on l’assassine !…

Et il bondit vers un escalier qui grimpait au premier étage d’où venait, distinctement pour tous, maintenant, une plainte prolongée… Et le jeune homme encore glissa, dut se retenir aux marches d’une main qui essuya quelque chose de chaud ! Il regarda cette main avec épouvante ! elle était rouge !… du sang !…

Ils avaient désiré une piste ! Ils en avaient une… et qui ne pouvait tromper ! la piste conduisait à la plainte, aux gémissements d’agonie qui perçaient les murs et les planchers, qui résonnaient maintenant lugubrement dans toute l’hacienda. Ainsi, ils se ruèrent à travers deux chambres, deux chambres où il y avait eu poursuite, où l’on s’était battu, défendu !… « Marie-Thérèse ! Marie-Thérèse !… » Un palier, une porte, un cabinet noir et la plainte dans le cabinet noir !… et un corps mourant contre lequel ils trébuchent !… près duquel ils se jettent à genoux, qu’ils enlacent, dont ils redressent le buste qui râle : Libertad !… ça n’est que Libertad qui meurt ! Et ils sont tous là, maintenant, à remercier le ciel, parce que ce n’est que Libertad qui meurt !

Le malheureux boy est criblé de coups de couteau. Il a été frappé à la poitrine, dans le dos, au visage, partout. Il râle, il demande de l’air. On le traîne à une fenêtre. On le confesse et l’on apprend qu’il expie son crime… Mais Raymond ne l’écoute que pour savoir où est Marie-Thérèse… et dès que le geste de Libertad a montré la lointaine sierra, le chemin qui monte de la route vers la montagne, il redescend comme un fou, car il a compris que les prêtres rouges sont déjà loin d’ici avec sa fiancée.

Sur la route, il trouve l’oncle Ozoux qui essaie vainement de faire entendre des paroles consolatrices au petit Christobal, lequel est monté dans l’auto, y a trouvé le manteau de sa sœur et fait retentir toute la costa de ses pleurs et de ses appels déchirants : « Marie-Thérèse… Marie-Thérèse !… » Le petit se jette dans les bras de Raymond, sanglote : « Ils l’ont emportée, les méchants ! », mais il est si rudement rejeté sur la route par le jeune homme éperdu qui demande à tous les échos : un cheval ! qu’il comprend tout à coup qu’il n’y a plus place ici pour ses pleurs d’enfant ! Ah ! un cheval ! une mule ! quelque chose pour la poursuite !… Et cette vaine, cette stupide auto, qui est là et qui, après avoir servi à l’enlèvement, ne peut plus servir à rien !… à rien !… dans ces chemins de montagnes où les prêtres rouges se sont enfuis avec leur proie. Mais le petit, tout à coup, a donné l’éveil… Il lui a semblé entendre, là-bas, derrière la bodega, au fond de la cour, comme un bruit de sabots contre des planches, et aussi un hennissement. Se tromperait-il ? N’y aurait-il pas des bêtes, là-bas, au fond d’une écurie ?… Il court… ce sont des lamas !… trois pauvres lamas efflanqués, las d’avoir porté, de trop longues années, de trop lourds fardeaux et qui seraient incapables, maintenant, de porter même cet enfant !… Cependant un lama ne hennit pas ! et le petit Christobal a bien entendu hennir tout à l’heure… Il fait le tour de la bâtisse et tout à coup se colle contre le mur… un cavalier est là, qui se dresse au milieu de la plaine, immobile comme s’il surveillait l’hacienda. Et, près de lui, dans la même immobilité attentive, une bête légère, fine, aux jarrets de chèvre, au long cou, aux oreilles dressées, en éveil, un lama de la Cordillère, qui doit suivre ce cavalier comme un chien suit son maître. Un cheval et un lama ! le petit Christobal n’en respire plus !…

— Oui, mais il y a un cavalier de trop…

Dans le moment qu’il se fait cette réflexion, le cheval fait tout à coup un écart considérable, le cavalier pousse un juron et un coup de feu retentit. Une ombre, qui semble surgie de terre et qui s’était glissée sournoisement à quelques pas de là, vient de décharger l’éclair de son arme. Le cavalier étend les bras et tombe, roule dans le sable, cependant que l’ombre a déjà sauté à la bride, puis bondi en selle. Le petit Christobal est accouru :

— Tu diras à ton père que j’en ai toujours démoli un ! et que j’ai un cheval ! lui crie Raymond qui a fait ce beau coup. Et il lance sa monture sur le chemin de la sierra.