Page:Leroux - L'Epouse du Soleil.djvu/58

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— Et toi, qui est-ce qui t’a frappé ? demanda Natividad… c’est en voulant sauver ta maîtresse, peut-être, que tu as été arrangé de la sorte ?

L’agonisant eut un sourire amer, car il comprenait encore que l’inspector superior raillait sa trahison et sa lâcheté…

— Je n’ai eu que ce que je mérite… dit le boy (et il essaya de faire le signe de la croix, mais son bras retomba). Oui… quand je me retournai, il n’y avait plus dans la salle que Huascar et moi : alors, je lui dis : « Me paieras-tu ? » Il ne me répondit pas… mais il me montra mes deux cents soles d’argent sur une table… je me penchai sur les deux cents soles d’argent. Il n’y avait pas une pièce de trop. Je dis : « Pour une besogne pareille, ce n’est pas cher ! Je ne savais pas que l’on voulait enlever ma maîtresse ! » Alors, il daigna me parler. « Si tu avais su qu’on voulait enlever ta maîtresse, qu’aurais-tu fait ?… » Je lui ai répondu : « Bien sûr, j’aurais demandé quatre cents soles au moins ! Donne-moi quatre cents soles et je ne dirai rien ! » C’est cette réponse qui m’a perdu. Huascar tenait sa main droite sous son puncho, depuis qu’il me parlait. Il s’approcha tout près de moi avec un sourire affreux et il me donna tout à coup un premier coup de poignard qui me fit chanceler. D’abord, je n’avais pas compris, j’avais cru à un coup de poing… mais son poing se releva sur moi avec le large couteau… je m’enfuis en hurlant… il bondit sur moi et me frappa par derrière… je lui échappai… il me poursuivit… je pus me sauver jusqu’à cet étage… en criant, en demandant grâce… mais il ne cessait pas de me frapper, et je vins tomber ici où il me crut mort et où… où… je vais… mourir…

En effet, il commença le dernier râle, mais le marquis et le commissaire ne prirent point le temps d’assister à sa mort. Ils avaient autre chose à faire que de lui fermer les yeux. Un coup de feu venait de retentir au dehors.

Ils se précipitèrent à la fenêtre et regardèrent ce qui pouvait bien se passer sur la route. L’oncle Ozoux tournait toujours autour de l’auto. Ils lui demandèrent où étaient Raymond et le petit Christobal. L’autre leur répondit comme un ahuri qu’il les cherchait… et dans le même moment on vit passer, traversant la route avec la rapidité de l’éclair et courant au ravin qui passait sous la ligne de chemin de fer, montant sur la sierra, Raymond sur son cheval… Petit Christobal sur son lama !… Ils les appelèrent, mais il est probable que les autres ne les entendirent même pas.

Le bruit de cette folle chevauchée ne s’était pas plus tôt éteint du côté du ravin que l’on entendit un galop vers la droite, du côté de la sente qui conduisait à Chorillos. Des cavaliers apparurent sur la route.

— Nous sommes sauvés, si nous avons des chevaux ! fit Natividad… Il n’est point douteux que nos Indiens se rendent au Cuzco ou aux environs de Titicaca, à travers la sierra ; mais ils ne peuvent faire autrement que de se heurter aux troupes de Veintemilla. Ce qu’il faut, c’est les suivre jusque-là et avertir le premier officier que nous rencontrerons et qui nous prêterait main-forte. Les misérables savent bien ce qu’ils font en abandonnant la costa. Ils n’auraient pas été loin en pareil équipage. Je les faisais arrêter à Canête ou à Pisco !

Ils descendirent et coururent sur la route au-devant des cavaliers.

L’oncle Ozoux adressa une question au marquis qui ne lui répondit même pas ; mais les cavaliers, qui étaient bien des soldats envoyés de Chorillos sur le coup de téléphone de Natividad, n’avaient pas plus tôt mis pied à terre que le marquis sautait sur un cheval et partait à folle allure par le même chemin qu’avaient suivi tout à l’heure Raymond et son fils.

— De la folie ! murmura Natividad. Ils rejoindront la bande qui n’en fera qu’une bouchée…

— Mais que faut-il donc faire, monsieur le commissaire ? implora François-Gaspard que le sort de cette pauvre fille attendrissait littérairement, mais qui ne demandait pas mieux, dans une pareille aventure, que de rester un peu en arrière…

— Les suivre de loin !… répliqua Natividad.

— Très bien !… Parfait ! savoir où ils vont !… et les faire guetter à leur passage !

— Sur des renseignements sûrs que nous fournirons… Il y a encore un gouvernement au Pérou, il y a encore de la police, des soldats qui ne craignent point de se dévouer pour la chose publique !… s’écria Natividad.

Ce disant, il se tournait vers les quatre soldats qu’on lui avait envoyés et qui représentaient tout ce qui restait de la force armée sur la costa.

François-Gaspard approuva ce plan qui lui allait comme un gant, surtout quand il