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la fête du 14 juillet chez les Français, ne reçut aucune réponse. Le marquis, en apprenant que les Indiens avaient pris le chemin de Pisco, pensa que cette affreuse situation allait avoir une fin ! À Pisco, il n’y serait pas un inconnu, bien qu’il ne fût allé là que deux ou trois fois, mais sa fille y était bien connue pour y être allée très souvent surveiller leurs dépôts de guano, les magasins du port et le travail des coolies aux îles Chincha qui se trouvent en face. Là, il avait des employés, des amis ; le marquis de la Torre y était un personnage par les affaires qu’y faisait sa fille. Il saurait parler, lui, au corregidor.

Ils arrivèrent à Pisco harassés, les bêtes crevées. À côté de l’agitation maladive de ses trois compagnons, François-Gaspard affichait un calme magnifique, avec un petit air entendu qui l’eût fait passer pour un fou si l’on avait eu le temps de l’observer. À Pisco, plus encore qu’à Canête, la population était en délire. Là, la nouvelle certaine de la prise de Cuzco venait d’être apportée.

Le marquis avait pris la direction de la petite troupe et la conduisait vers les magasins de son dépôt où il pensait bien trouver quelque employé qui le renseignerait sur l’arrivée et le départ des Indiens, mais ses magasins étaient déserts et il n’y trouva âme qui vive.

— Chez le corregidor ! commanda-t-il.

Les quatre voyageurs venaient d’entrer dans la grande et unique rue qui conduit à l’aréna, l’immense place centrale où l’on enfonce dans le sable jusqu’à la cheville, quand ils furent arrêtés par un grand feu de joie. Les Indiens brûlaient la feuille sacrée du maïs, toujours en l’honneur de Garcia, risquant de mettre le feu aux petites maisons basses toutes badigeonnées de blanc et de bleu, habitées par les métis riches de la province qui s’étaient enfuis pour n’avoir pas à se compromettre.

La folie de l’alcool et la folie des pétards avaient entrepris tout ce qui était visible de la population. On avait mis au pillage une fabrique de pisco, eau-de-vie très renommée qui a pris le nom de la ville et que l’on tire d’une sorte de raisin de malaga. Excités par la boisson, les indigènes allaient chercher au feu de joie des feuilles de maïs enflammées dont ils se frappaient les uns et les autres en s’écriant en langue aïmara : « Que le mal s’en aille ! que le mal s’en aille ! » et quelques-uns se brûlaient atrocement, ce dont ils ne paraissaient pas s’apercevoir dans leur exaltation.

Natividad aperçut un métis qui, dans le coin d’une porte, se tenait tranquille et triste, car il avait sans doute quelque chose à perdre dans cette petite fête : sa maison dont il craignait l’incendie, sa cave dont il redoutait le pillage. Il lui demanda où il pourrait voir le corregidor.

Le métis lui répondit simplement : « Suivez-moi ! » Et tous suivirent. Et il les conduisit le long d’un trottoir en bois qui commençait à brûler, jusqu’à l’aréna, en face de l’église.

Cette place s’adorait de quatre palmiers rachitiques. Autour de l’un d’eux il y avait une grande populace dansante… et au pied de ce palmier un feu commençait d’allonger ses flammes pâles dans le jour cendré. À une branche de palmier quelque chose pendait. Le métis montra cette chose à l’inspecteur supérieur.

— Voici le corregidor, dit-il.

Natividad, le marquis, Raymond s’arrêtèrent, muets d’horreur. Alors le métis se pencha à l’oreille de Natividad et celui-ci s’enfuit épouvanté.

— Sauvons-nous, sauvons-nous, criait-il à ses compagnons.

— Qu’y a-t-il donc ? questionna flegmatiquement François-Gaspard en allongeant le ciseau de ses longues jambes.

— Il y a… il y a qu’ils vont le manger !

— Pas possible ! répliqua François-Gaspard qui prit le temps de se moucher pour cacher son plus fin sourire. Mais le commissaire n’eut point l’occasion d’admirer tant de tranquillité désinvolte. Natividad se sauvait réellement, ne tenant pas à être témoin du renouvellement d’une scène terrible dont on frémissait encore à Lima. Il se rappelait la fin tragique des frères Guttierg, usurpateurs de la présidence. Portés au pouvoir par la foule, ils avaient été massacrés dans la rue par cette même foule, puis pendus à la cathédrale, et des lambeaux de leur chair avaient été ensuite mangés par la populace, qui, sur la place publique, avait allumé des bûchers et rôtissait ses présidents ![1].

Le marquis et Raymond avaient peine à le suivre ; François-Gaspard fermait la marche et se parlait à lui-même : « Ils ne me feront pas peur, disait-il, avec leur mannequin !… »

  1. Voyage au Pérou. Charles d’Ursel, secrétaire de légation, page 279.