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LA DOUBLE VIE DE THÉOPHRASTE LONGUET

— C’est vrai, il ne faut pas l’oublier, soupira Théophraste.

Il y eut un grand remue-ménage dans la rue d’Esbly. La diligence, ayant pris les voyageurs à la gare, s’arrêtait devant l’auberge de M. Lopard. Poulain faisait claquer son fouet à assourdir ses chevaux. Sur l’impériale, Théophraste reconnut M. Bache, M. et Mme Troude. Il leur fit des signes auxquels ils ne répondirent point ; il les appela par leur nom, et ils restèrent muets. Théophraste en fut atterré. « Ils ne me connaissent plus, pensait-il. Est-ce qu’ils se douteraient de quelque chose ? » Poulain cria : « Hue ! » fit encore claquer son fouet, et la diligence, zigzaguant au travers de la route et soulevant la poussière, prit le chemin de Condé.

— As-tu vu ? Ils ne nous ont même pas salués.

— Cela ne m’étonne point. C’est depuis le dîner de l’autre jour. Je me demande ce qu’ils ont bien pu penser, dit Adolphe.

— Qu’est-ce qu’il s’est donc passé de si extraordinaire ? demanda innocemment Théophraste.

— Tu es monté sur la table pour chanter une chanson en argot, et il y avait là des demoiselles, la petite Mlle Troude et la vieille Mlle Taburet.

— Les sales bourgeois ! C’est bien borné, tout de même ! Maintenant, je comprends l’attitude de Mme Bache, qui a fait celle qui ne me connaissait pas, avant-hier, chez Pâris, le pharmacien de Crécy, à qui elle était venue demander « de la térébenthine en capsules pour chien qui n’urine pas. » Mais je suis au-dessus de ces gens-là. Continue, Adolphe. Quand j’eus quitté mon père, qu’arriva-t-il de moi ?

— Tu t’en fus dans une maison borgne « de l’autre côté de l’eau ». Ta gentille mine te fit bien voir des clients des Trois-Entonnoirs, au coin de la rue des Rats