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Page:Leroux - Le Crime de Rouletabille, 1921.djvu/40

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JE SAIS TOUT

— Oui, Schall qui est un ami de Boulenger leur prête son cabinet et ils paperassent là deux heures…

— Je comprends, fis-je, que le mensonge d’Ivana l’émeuve, mais réfléchis qu’en somme, la science seule est à ce rendez-vous.

— Je le penserais de tout autre que de Roland, mais en cet homme je n’ai aucune confiance… Il a trop bien commencé un certain jeu avec Ivana pour qu’il ne le continue pas… et d’un autre côté, en te concédant même qu’Ivana a joué la comédie, j’ajouterai qu’il n’y a aucune raison pour qu’elle ait abandonné son rôle. Ne faut-il pas mener à bien, coûte que coûte et avant son départ le fameux rapport sur la tuberculose ! Tu vois, ajouta-t-il que je mets les choses dans l’état où elles se présentent au mieux de mes intérêts. Mais tu m’as dit toi-même qu’une pareille comédie n’allait pas sans quelques inconvénients…

— Certes ! la preuve en est qu’après l’avoir jouée avec votre assentiment, elle la joue maintenant en dehors de vous… Mme Boulenger ne doit pas être au courant ?


— Je ne le crois pas… Elle s’imagine avoir reconquis un nouveau Roland et on l’étonnerait bien, je le jurerais, si on lui disait que son mari a recommencé à flirter.

— Oh ! avec Ivana !… Au fond, vous êtes les premiers coupables l… Ne te monte pas la tête… Tu es sûr que ta femme ne te trompe pas ! au sens le plus cruel du mot ! C’est quelque chose cela !… Vous allez partir bientôt… N’édifie pas une tragédie avec la tuberculose des gallinacées !

— Tu me dis que ma femme ne me trompe pas ! je n’en sais rien exprima posément Rouletabille en se levant… quand une femme vous ment, elle vous trompe… je t’ai dit où commençait le mensonge… je te dirai peut-être la prochaine fois que je te verrai où il finit.

Là-dessus il me quitta après une poignée de mains solide où son émotion se manifestait plus que sur son visage.

Trois jours s’écoulèrent. Le troisième jour, j’appris par un coup de téléphone de mon ami que son départ pour l’Asie Mineure était avancé et qu’il quitterait la France avec Ivana, dès la semaine suivante. Je le félicitai d’une décision aussi raisonnable et je crus, dès lors, que le ménage était sauvé.

Deux jours plus tard, je me trouvais dans une loge à l’Opéra-Comique avec des amis, quand ceux-ci me signalèrent l’entrée dans une avant-scène de M. Parapapoulos, le célèbre Thessalien.

— Vous savez, me dit-on, que c’est lui qui a succédé au prince d’Albanie dans les bonnes grâces de Théodora Luigi.

— Elle n’aura pas pleuré longtemps Henri II, fis-je…

— Ça n’est pas son genre me répliqua-t-on. Les princes et les Excellences se la disputent. Après la mort du grand-duc Michel Androvitch dont elle avait été l’amie pendant dix ans elle accepta les hommages du prince Prozor qu’on lui avait présenté à l’enterrement !… Mais tenez, la voilà !

En effet, Théodora Luigi venait de s’asseoir dans une loge, en face de nous, loge adjacente à l’avant-scène de M. Parapapoulos. Théodora ne m’était jamais apparue avec une beauté aussi fatale. Ses yeux sombres, son teint de marbre, son front dur ne s’éclairaient même point du plus faible rayon quand M. Parapapoulos, se penchant, lui adressait les plus gracieuses paroles.

Ces phrases, nous ne les entendions point mais en devinions la galanterie aux manières du Thessalien. Théodora ne paraissait même point les entendre et, quand elle lui parlait, elle ne le regardait pas. Cette femme me gâta ma soirée. J’essayai de ne plus la voir, mais mes yeux la retrouvaient malgré moi ; elle me faisait frissonner et je n’enviai point M. Parapapoulos !

Pendant les entr’actes, pour échapper à cette hantise, je sortis dans les couloirs. Je croisai à plusieurs reprises un monsieur en habit, d’une ligne assez vulgaire, mais dont la figure ne m’était pas inconnue. Un moment nos yeux se rencontrèrent. Alors je me rappelai : c’était l’agent de la Sûreté Tamar qui nous avait introduits, Rouletabille et moi, dans la « Villa Fleurie », le jour du drame. J’en conclus que lui aussi avait pris la succession du prince Henri et qu’il veillait maintenant sur le bonheur de M. Parapapoulos.

Nous étions alors un samedi, le départ de Rouletabille était fixé au mercredi suivant. Je devais dîner chez eux, le mardi. Or le mardi matin je reçus un mot de mon ami me priant de me trouver chez lui à six heures, Je m’y trouvai plus en avance que je ne le pensais. Je vis à la pendule du salon qu’il était cinq heures et