Page:Leroy-Beaulieu, Essai sur la répartition des richesses, 1881.djvu/243

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cepte religieux qui n’autorise le prêt à intérêt que vis-à-vis des gentils, l’emprunteur et le prêteur stipulent entre eux une association, mais immédiatement ils fixent à forfait le bénéfice qui devra échoir au prêteur. S’il advient que l’israélite emprunteur jure qu’il n’a pas fait de gain avec la somme empruntée, alors l’intérêt tombe mais cet emprunteur perd du même coup tout crédit. Le forfait est une convention excellente, elle épargne les discussions, l’intervention du prêteur dans les affaires et dans les comptes de l’emprunteur. L’association est donc le fond même du prêt, de même qu’elle est aussi le fond du travail salarié et l’intérêt de même que le salaire n’est qu’un forfait qui détermine la participation des deux parties dans le produit commun, pour plus de commodité, de rapidité et de sécurité.

À cette théorie de l’intérêt on peut sans doute faire quelques objections, dire par exemple qu’on n’emprunte pas toujours des capitaux pour les employer reproductivement qu’on en emprunte parfois pour les consommer, même pour les gaspiller ; c’est le cas des prodigues. Peu importe, c’est là la corruption, l’abus du prêt à intérêt ; mais cet abus ou cette corruption n’en dénature pas le caractère essentiel qui est d’être une association à forfait entre le prêteur et l’emprunteur. Le premier ne peut pas toujours se rendre compte de la capacité et des desseins du second, il suffit au premier qu’il eût pu prêter à un autre emprunteur sérieux et entreprenant ses capitaux, pour que le taux de l’intérêt soit légitime même vis-à-vis d’une personne qui fait de la somme empruntée un inutile ou un sot usage. Que si le prêteur savait d’avance que l’emprunteur devait dévorer en dépenses folles la somme empruntée, il peut être et il est moralement coupable d’avoir encouragé des déordres et aidé à gaspiller des capitaux ; mais, en aucun cas, une institution n’a été jugée par les abus qui en sortent quand ils sont exceptionnels. On connaît la maxime corruptio optimi pessima ; elle s’applique parfaitement à l’usure qui est un mal détestable provenant d’un incontestable bien ; c’est la transformation en un instrument de mort d’un instrument de travail.