Page:Leroy-Beaulieu, Essai sur la répartition des richesses, 1881.djvu/404

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pratique elles s’appliquaient avec beaucoup plus de difficulté aux patrons qu’aux ouvriers. C’est ce qui arrivait pour les coalitions : les patrons étant en petit nombre, quelquefois seulement une douzaine ou une demi-douzaine dans une même profession ou un même district, ayant dans leurs habituelles relations sociales, dans leurs cercles, des réunions naturelles et fréquentes, pouvaient facilement se coaliser, s’entendre, se concerter sans que la loi en fût avisée. La pensée de Smith que les patrons sont dans un état de coalition perpétuelle est, sans doute, exagérée mais elle contient beaucoup de vérité, beaucoup plus que la pensée de Stuart Mill qu’il n’est peut-être pas un métier dans le Royaume-Uni où les patrons ne pussent, s’ils le voulaient, réduire les salaires au-dessous du taux existant[1].

C’est une étude qui est encore à faire que celle des grèves et de leurs effets. Les préjugés les plus tenaces sont répandus à ce sujet parmi les hommes instruits. Ceux-ci ne sont d’accord que sur un point, la légitimité des coalitions, inefficacité des lois qui prétendent les interdire. Le droit pour l’homme de se concerter, de s’entendre avec ceux qui ont les mêmes intérêts que lui, de lier son action à celle d’autrui, est un droit naturel. L’abus commence avec les violences, et si elles sont fréquemment, non pas toujours, les compagnes d’une grève, ce n’est pas une raison suffisante pour prohiber la grève elle-même c’est un motif pour la surveiller, la contrôler dans sa marche et veiller à ce qu’elle ne dégénère pas en excès.

Les coalitions d’ouvriers sont très-anciennes ; comme tout ce qui dérive de la nature humaine et de la nature des choses, on ne saurait leur trouver de commencement : le retrait des plébéiens sur le mont Aventin était, par excellence, une grève. L’histoire nous en signale de nombreuses au moyen âge dans tous les pays industriels, aussi bien dans la Flandre qu’en Ita-

  1. Des exemples très-curieux de coalitions industrielles, ayant pour objet non la baisse des salaires, mais la hausse des prix, se sont produits en 1879 et en 1880. L’un est l’Union des armateurs faisant le commerce du Royaume Uni avec la Chine pour relever le cours des frets. L’autre est la coalition entre les usines métallurgiques des provinces du Rhin et de Westphalie pour élever les prix de vente et limiter la production.