Page:Leroy-Beaulieu, Essai sur la répartition des richesses, 1881.djvu/412

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prétendu axiome découvert ou proclamé par Turgot, Smith, Say, répété par Roscher et Stuart Mill, que l’ouvrier est dans la main du maître. Autrefois, avant la grande industrie, ou pendant la période chaotique de cette dernière, ce pouvait être une vérité. Même alors, Turgot exagérait en disant : « En tout genre de travail, il doit arriver et il arrive en effet que le salaire de l’ouvrier se borne à ce qui lui est nécessaire pour se procurer sa subsistance. » Smith aussi dépassait, même pour son temps, de beaucoup la mesure quand il écrivait :

« Un propriétaire, un fermier, un maître manufacturier, un marchand, peuvent généralement vivre une année ou deux des fonds qu’ils ont par devers eux sans employer un seul ouvrier. La plupart des ouvriers ne pourraient pas subsister une semaine, fort peu l’espace d’un mois, et presqu’aucun l’espace d’un an sans travailler. À la longue le maître ne peut pas plus se passer de l’ouvrier que l’ouvrier du maître, mais le besoin qu’il en a n’est pas aussi urgent. »

On connaît le mot allemand : Arbeiterfrage, Magenfrage ; question ouvrière, question d’estomac. C’est aussi pour cette raison sans doute que Stuart Mill admettait si légèrement qu’il n’est presque aucun métier où les salaires ne pussent être considérablement réduits si les patrons le voulaient.

Cette conception de la puissance des patrons sur les ouvriers est aujourd’hui plus que jamais absolument déraisonnable. Autant vaudrait dire que le locataire est complètement à la disposition du propriétaire, parce que ce dernier peut, à la rigueur, rester longtemps sans louer son immeuble et que le premier ne peut se résigner à coucher longtemps à la belle étoile ; que le consommateur de denrées essentielles, comme le blé, le bétail, les articles d’épicerie, est entièrement à la discrétion du vendeur, parce que ce dernier peut attendre quelques jours ou quelques semaines, tandis que le premier ne saurait se mettre à un jeûne prolongé sans mourir de faim.

Jamais, croyons-nous, la dépendance de l’ouvrier relativement au maître n’a été aussi grande que les anciens économistes le supposaient ; sinon, les salaires n’auraient haussé que