Page:Leroy-Beaulieu, Essai sur la répartition des richesses, 1881.djvu/426

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tient la vie quotidienne des nations, et quelle multitude de causes tendent à la désorganiser. Alors on s’aperçoit qu’autant cette belle ordonnance promettait de servir le bien-être des masses, autant, au premier détraquement, elle peut engendrer de misère. »

Oui, il y a dans ce passage quelque parcelle d’observation vraie, mais il y a beaucoup plus d’exagération. Le détraquement pour les sociétés primitives est tout aussi terrible, beaucoup plus même, que pour les sociétés perfectionnées. Tous les effets d’une crise commerciale, si intense que vous la supposiez, en Angleterre ou en France, ne sont rien à côté des effets d’une de ces famines, qui sont fréquentes et périodiques, chez les nations primitives, uniquement agricoles, comme les Indes, la Chine, l’Asie Mineure, l’Irlande même. M. Le Play, qui admire les Bachkirs et les propose presque comme modèles, avoue qu’une sécheresse est une épreuve à laquelle ils ne peuvent rien opposer et qui les ruine[1].

Toute cette théorie du paupérisme, Proudhon la termine par des paroles dignes du ton qu’il a pris dans ce débat et qui feraient encore honneur à un prédicateur chrétien : « Le paupérisme, analysé dans son principe psychologique, découle de la même source que la guerre à savoir, la considération de la personne humaine, abstraction faite de la valeur intrinsèque des services et des produits. Ce culte inné de la richesse et de la gloire, cette croyance mal entendue à l’inégalité, pouvaient, un temps, faire illusion : elles doivent s’évanouir devant cette considération toute d’expérience que l’homme, condamné à un labeur quotidien, à une frugalité rigoureuse, doit chercher la dignité de son être et la gloire de sa vie autre part que dans la satisfaction du luxe et la vanité du commandement. »

Ce sont là d’austères préceptes qui doivent rencontrer l’adhésion de tous les bons esprits : quelque effort que l’on fasse pour

  1. La famine de 1880 en Arménie vient encore démontrer que l’intensité des crises économiques est beaucoup plus grande chez les peuples primitifs que chez les peuples civilisés.