Page:Les Aventures de Huck Finn.djvu/160

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monter en selle. Dès qu’il y fut, le cheval, qui n’était pas habitué à se sentir deux bras autour du cou, se mit à lancer des ruades et à se cabrer. Le clown, qui tenait la bride, dut la lâcher. Alors le cheval partit au grand galop, avec cet individu couché sur son dos et menaçant à chaque minute de tomber à droite ou à gauche, la tête en avant. On avait beau rire, ça ne me paraissait pas drôle, à cause du danger. Au bout du premier tour, il réussit à saisir la bride et à se mettre à califourchon, chancelant tantôt d’un côté, tantôt de l’autre. Tout à coup il lâcha la bride, sauta d’un bond sur la selle et s’y tint debout, aussi à l’aise que s’il n’avait jamais été ivre, bien que son cheval allât bon train, je vous le garantis. Puis il commença à ôter ses habits et à les lancer au milieu du cirque. Les vestes, les pantalons, les cravates, les perruques pleuvaient ; il y en avait de toutes les couleurs et on ne voyait presque plus clair. Il se déshabilla si vite que l’on eut à peine le temps d’admirer ses dix-huit déguisements. Enfin il resta dans son vrai costume, un superbe costume collant qui resplendissait de paillettes d’or ou d’argent. Il ne ressemblait plus au lourdaud qu’on avait voulu mettre à la porte. Il cingla son cheval avec sa cravache, fit encore une fois le tour de la piste, sauta à terre, salua, et courut en sautillant du côté de l’écurie, tandis qu’on poussait des cris de surprise.

L’individu qu’on avait pris pour un ivrogne était tout bonnement le meilleur écuyer de la troupe, qui avait imaginé cette frime sans prévenir personne. Le directeur paraissait furieux, et je n’aurais pas voulu être dans la peau de celui qui venait de lui jouer ce tour — non, pas pour 1 000 dollars. Mes voisins soutenaient que la chose avait été arrangée d’avance et qu’il savait à quoi s’en tenir ; mais je n’en crois rien. En tout cas, ce cirque-là aura ma pratique chaque fois que je le rencontrerai.

Notre représentation à nous n’obtint pas le même succès, tant s’en faut. Elle n’attira qu’une trentaine de spectateurs. Ils pouffèrent de rire tout le temps et n’attendirent pas la fin du spectacle. Leur bonne humeur semblait avoir exaspéré le duc.