Page:Les Aventures de Huck Finn.djvu/209

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afin qu’elle le réclamât. Deux raisons me retinrent. Elle ignorait pourquoi il s’était sauvé ; elle lui reprocherait son ingratitude et serait plus disposée que jamais à le vendre. Et puis, je songeai à moi. On saurait que Huck Finn avait aidé un nègre à prendre la clef des champs, et si, un jour ou l’autre, je regagnais ma ville natale, je n’oserais plus regarder les gens en face. Tom Sawyer lui-même refuserait de me serrer la main.

Plus j’y songeais, plus ma conscience m’adressait des reproches et plus je me sentais coupable. D’un autre côté, je pensai à ce long voyage durant lequel Jim avait si souvent tenu le gouvernail à ma place plutôt que de me réveiller. Je le voyais sautant de joie le matin où nous avions failli nous perdre dans le brouillard. Je me rappelai le soir où mes remords m’avaient presque décidé à le livrer et où je l’avais sauvé en empêchant les deux poltrons qui craignaient la petite vérole de visiter le radeau. Je ne pouvais pas oublier qu’il m’avait dit que j’étais le seul ami qu’il eût au monde.

Je me sentais toujours honteux d’être l’ami d’un nègre — néanmoins je résolus de ne pas abandonner Jim. Je savais qu’on l’avait emmené chez M. Silas Phelps, à 2 milles plus bas. Dès que le jour commença à baisser, je détachai mon radeau et je gagnai une île boisée où je passai la nuit. Je me levai de grand matin ; puis, après avoir déjeuné, je mis mes meilleurs habits, je fis un paquet de mes vieux vêtements, je sautai dans le canot et je suivis le courant, m’arrêtant à un quart de mille d’un endroit où j’avais aperçu une petite scierie à vapeur. Alors je cachai ma barque et je remontai la côte à pied. Je n’avais pas fait fausse route et je ne regrettai pas la poignée de tabac qui m’avait mis sur la bonne voie. En passant devant l’usine dont j’ai parlé, je vis une enseigne qui m’apprit que c’était la Scierie de Silas Phelps. Rien n’y bougeait et on ne pouvait la prendre pour une maison d’habitation. À deux ou trois cents yards plus loin, je rencontrai une espèce de ferme ; mais personne ne se montrait, bien qu’il fût déjà jour. Je me dirigeai donc vers la ville afin de sonder un peu le terrain. Cette ferme n’appar-