Page:Les Aventures de Huck Finn.djvu/41

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temps au même endroit et de vivre de ma chasse ou de ma pêche. De cette façon, je comptais arriver vite assez loin pour ne plus craindre d’être repris. Il ne s’agissait que de sortir. Pour rien au monde, je n’aurais risqué de réveiller mon père en essayant de m’emparer de la clef qu’il aurait sans doute soin de retirer, selon son habitude. Mais je pensai que, grâce au whisky et à ma scie, je pouvais m’échapper le soir même et gagner ainsi une bonne avance. J’étais si plein de mon projet que j’oubliai que le temps s’écoulait.

— Ah çà ! est-ce que tu dors ? me cria mon père. Voilà une heure que je t’attends.

Je courus le rejoindre, et il faisait déjà presque nuit quand les provisions furent rentrées. Tandis que je préparais le souper, mon père avala coup sur coup quelques gorgées d’eau-de-vie. Dès que le whisky lui montait à la tête, il me battait ou s’en prenait au gouvernement. Je fus enchanté de voir que, cette fois, il ne me donnait pas la préférence.

— Ça s’appelle un gouvernement ! dit-il. Eh bien, c’est du propre ! Enlever à un père son fils unique, qu’il a élevé sans demander un cent à personne, et cela juste au moment où ce fils se trouve à même d’aider son père ! Ce n’est pas tout non plus ; la loi a l’air de favoriser ce gredin de Thatcher, qui veut me dépouiller de mon bien. La loi oblige un homme qui vaut six mille dollars et davantage à se cacher dans une bicoque comme celle-ci, à porter des habits comme ceux-ci ! Et ça s’appelle un gouvernement. Je lui ai dit, à ce Thatcher : « Regardez ce chapeau ; le fond ne tient seulement pas. Je n’ai qu’à tirer pour qu’il me tombe sous le menton. Est-ce là un chapeau pour un des citoyens les plus riches de la ville ? »

Tout en grommelant, il se promenait à grands pas, sans regarder devant lui. Mal lui en prit, car il tomba, la tête la première, par-dessus le tonneau où nous gardions le lard et s’écorcha les chevilles. Il n’en continua pas moins à adresser des injures au gouvernement. Je l’aidai à se relever, et il se mit à sautiller à travers la cabane, tantôt sur une jambe, tantôt sur l’autre, en se frottant les chevilles. Enfin, il lança