Page:Les Aventures de Huck Finn.djvu/64

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beau salon de la veuve. Lorsqu’on a faim, on se passe fort bien de table. Une table nous aurait même gênés, attendu que les chaises manquaient.

Peu à peu, le ciel s’assombrit, puis ce furent des coups de tonnerre à vous assourdir, des éclairs à vous aveugler. Enfin, la pluie se mit à tomber à torrents. Les oiseaux ne s’étaient pas trompés. Je n’ai jamais entendu le vent souffler si fort. Tantôt, au-dessous de nous, les branches des arbres se courbaient sous l’averse ; tantôt une rafale les relevait et les tordait. Un moment on ne voyait presque rien ; le moment d’après, frst ! tout avait l’air de flamber et j’apercevais au loin les arbres qui agitaient leurs branches. Une seconde plus tard, c’était la bouteille à l’encre, même à vingt pas de la caverne. Alors le tonnerre recommençait à gronder ; on aurait dit un tas de barriques vides roulant du haut en bas d’un escalier.

— Eh bien, Jim, dis-je à mon compagnon, qui ne se montrait pas trop rassuré, est-ce que l’orage t’a coupé l’appétit ? Est-ce que tu ne te crois pas à l’abri ?

— Ah ! répliqua-t-il, vous ne seriez pas à l’abri sans Jim. Nous serions tous les deux dans le bois et à moitié noyés.

Après l’orage, le fleuve continua à monter pendant dix ou douze jours, et une bonne partie de l’île fut inondée. Je ne parle pas seulement des berges ; même à l’intérieur, la pluie avait laissé dans les bas-fonds une foule de petits lacs de trois ou quatre pieds de profondeur. Les rives de l’Illinois étaient complètement submergées, et, de ce côté, le Mississipi avait maintenant plusieurs milles de large ; mais la distance qui nous séparait du Missouri restait à peu près la même, parce que le terrain formait dans cette direction une sorte de mur qui empêchait l’eau de s’étendre.

Le jour, nous nous promenions en canot sur notre île. Il faisait très frais dans le bois, même lorsque le soleil desséchait les endroits découverts. Le canot se faufilait entre les arbres et quelquefois les lianes devenaient si pressées qu’il fallait reculer pour s’ouvrir un passage ailleurs. Sur les tertres ou sur les troncs d’arbres abattus qui sortaient