Page:Lesage - Œuvres, Didot, 1877.djvu/820

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j’étois chez lui quand ses associés y sont venus mettre garnison.

LE CHEVALIER.

Eh bien !

FRONTIN.

Eh bien, monsieur, ils m’ont aussi arrêté et fouillé, pour voir si par hasard je ne serois point chargé de quelque papier qui pût tourner au profit des créanciers… (Montrant la baronne.) Ils se sont saisis, à telle fin que de raison, du billet de madame, que vous m’avez confié tantôt.

LE CHEVALIER.

Qu’entends-je ? juste ciel !

FRONTIN.

Ils m’en ont pris encore un autre de dix mille francs, que M. Turcaret avoit donné pour l’acte solidaire, et que M. Furet venoit de me remettre entre les mains.

LE CHEVALIER.

Eh ! pourquoi, maraud ! n’as-tu pas dit que tu étois à moi ?

FRONTIN.

Oh ! vraiment, monsieur, je n’y ai pas manqué. J’ai dit que j’appartenois à un chevalier ; mais, quand ils ont vu les billets, ils n’ont pas voulu me croire.

LE CHEVALIER.

Je ne me possède plus ; je suis au désespoir !

LA BARONNE.

Et moi, j’ouvre les yeux. Vous m’avez dit que vous aviez chez vous l’argent de mon billet. Je vois par là que mon brillant n’a point été mis en gage ; et je sais ce que je dois penser du beau récit que Frontin m’a fait de votre fureur hier au soir. Ah ! chevalier, je ne vous aurois pas cru capable d’un pareil procédé… (Regardant Lisette.) J’ai chassé Marine parce qu’elle n’étoit pas dans vos intérêts, et je chasse Lisette parce qu’elle y est… Adieu ; je ne veux de ma vie entendre parler de vous.

(Elle se retire dans l’intérieur de son appartement.)



Scène XVII.

LE MARQUIS, LE CHEVALIER, FRONTIN, LISETTE.


LE MARQUIS, riant, au chevalier, qui a l’air tout déconcerté.

Ah ! ah ! ma foi, chevalier, tu me fais rire. Ta consternation me divertit… Allons souper chez le traiteur, et passer la nuit à boire.

FRONTIN, au chevalier.

Vous suivrai-je. Monsieur ?

LE CHEVALIER.

Non, je te donne ton congé. Ne t’offre jamais à mes yeux.

(Il sort avec le marquis.)



Scène XVIII ET DERNIÈRE.


FRONTIN, LISETTE.


LISETTE.

Et nous, Frontin, quel parti prendrons-nous ?

FRONTIN.

J’en ai un à te proposer. Vive l’esprit, mon enfant ! je viens de payer d’audace ; je n’ai point été fouillé.

LISETTE.

Tu as les billets ?

FRONTIN.

J’en ai déjà touché l’argent ; il est en sûreté : j’ai quarante mille francs. Si ton ambition veut se borner à cette petite fortune, nous allons faire souche d’honnêtes gens.

LISETTE.

J’y consens.

FRONTIN.

Voilà le règne de M. Turcaret fini ; le mien va commencer.



FIN DE TURCARET.