Page:Lesage - Histoire de Gil Blas de Santillane, 1920, tome 1.djvu/192

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laissa pas languir mes compagnons. Ils en sortirent au bout de trois jours pour aller jouer un rôle tragique dans la grande place. Pour moi, je demeurai dans les prisons trois semaines entières. Je crus qu’on ne différait mon supplice que pour le rendre plus terrible, et je m’attendais enfin à un genre de mort tout nouveau, quand le corrégidor, m’ayant fait ramener en sa présence, me dit : Écoute ton arrêt ! Tu es libre. Sans toi, mon fils unique aurait été assassiné sur les grands chemins. Comme père, j’ai voulu reconnaître ce service ; et comme juge, ne pouvant t’absoudre, j’ai écrit à la cour en ta faveur ; j’ai demandé ta grâce, et je l’ai obtenue. Va donc où il te plaira. Mais, ajouta-t-il, crois-moi, profite de cet heureux événement. Rentre en toi-même, et quitte pour jamais le brigandage.

Je fus pénétré de ces paroles, et je pris la route de Madrid, dans la résolution de faire une fin, et de vivre doucement dans cette ville. J’y ai trouvé mon père et ma mère morts, et leur succession entre les mains d’un vieux parent qui m’en a rendu un compte fidèle, comme font tous les tuteurs. Je n’en ai pu tirer que trois mille ducats, ce qui peut-être ne fait pas la quatrième partie de mon bien. Mais que faire à cela ? Je ne gagnerais rien à le chicaner. Pour éviter l’oisiveté, j’ai acheté une charge d’alguazil, que j’exerce comme si toute ma vie je n’eusse fait autre chose. Mes confrères se seraient, par bienséance, opposés à ma réception, s’ils eussent su mon histoire. Heureusement, ils l’ignorent ou feignent de l’ignorer, ce qui est la même chose ; car, dans cet honorable corps, chacun a intérêt de cacher ses faits et gestes. On n’a, Dieu merci, rien à se reprocher les uns aux autres. Au diable soit le meilleur ! Cependant, mon ami, continua Rolando, je veux te découvrir ici le fond de mon âme. La profession que j’ai embrassée n’est guère de mon goût ; elle demande une conduite trop délicate et trop mystérieuse : on n’y saurait faire que des tromperies secrètes et subtiles. Oh ! je regrette mon