Page:Lettre aux ouvriers américains (1918).djvu/10

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Les pédants ou les gens incurablement bourrés de préjugés démocratiques-bourgeois ou bien parlementaires peuvent hocher la tête avec perplexité devant nos soviets, en insistant par exemple sur l’absence des élections directes. Ces gens n’ont rien oublié et n’ont rien appris pendant les grandes transformations de 1914 à 1918. La dictature du prolétariat jointe à la nouvelle démocratie pour les travailleurs, — la guerre civile à la plus large participation des masses à la politique, — sont difficiles et longues à comprendre, et ne rentrent pas dans les formes routinières du démocratisme parlementaire. Un monde nouveau, le monde du socialisme, — se lève devant nous dans les traits de la République soviétique. Et qu’y a-t-il d’étonnant à ce que ce monde ne naisse pas tout prêt, ne sorte pas tout armé, comme Minerve de la tête de Jupiter.

Les vieilles constitutions démocratiques bourgeoises vantaient par exemple l’égalité de forme et le droit de réunion, — tandis que notre constitution soviétique, prolétarienne et paysanne rejette l’hypocrisie de l’égalité pour la forme. Lorsque les républicains bourgeois renversaient les trônes, ils ne considéraient pas l’égalité de forme des monarchistes et des républicains. Lorsqu’il est question du renversement de la bourgeoisie, les traîtres et les idiots seuls peuvent exiger les formes de l’égalité des droits pour la bourgeoisie. Que vaut la « liberté de réunion » pour les ouvriers et les paysans, si les meilleurs édifices sont accaparés par la bourgeoisie ? Nos Soviets ont arraché tous les édifices commodes, à la ville comme à la campagne, des mains des riches, en transférant tous ces édifices aux ouvriers et aux paysans pour leurs assemblées à eux. Telle est notre liberté de réunion, — pour les travailleurs ! Tel est le sens et le contenu de la constitution socialiste de nos Soviets !

Voici pourquoi nous sommes tous si profondément sûrs que les malheurs auront beau tomber sur notre République des Soviets, elle reste invincible.

Elle reste invincible, car chaque coup que nous porte l’impérialisme furieux, chaque défaite que nous subissons de la part de la bourgeoisie internationale, soulève des couches toujours nouvelles d’ouvriers et de paysans pour la lutte, et, les instruisant au prix des plus grands sacrifices, les aguerrissant, forme les masses à un héroïsme nouveau.

Nous savons que le secours que vous devez nous apporter, camarades, ouvriers d’Amérique, ne viendra peut-être pas bientôt, car le développement de la révolution dans les divers pays diffère par la forme et la vitesse (et il ne saurait en être autrement). Nous savons que la révolution des prolétaires d’Europe peut encore ne pas éclater dans les semaines suivantes, si rapidement qu’elle ait mûri ces temps derniers. Nous jouons notre mise sur l’inévitabilité de la révolution internationale, mais cela ne veut nullement dire que nous misions comme des imbéciles sur l’inévitabilité de la révolution dans une durée courte et déterminée. Nous avons vu deux grandes révolutions, en 1905 et en 1917, dans notre pays, et nous savons que les révolutions ne se font ni sur commande ni sur entente. Nous savons que les circonstances ont mis en avant notre détachement, le détachement russe, du prolétariat socialiste, non pas en raison de nos mérites, mais en raison de l’état arriéré tout particulier de la Russie, et que jusqu’à l’explosion de la révolution internationale la défaite d’une série de révolutions isolées est possible.

Néanmoins nous avons la ferme conviction que nous ne pouvons être vaincus, car l’humanité ne se laissera pas briser par le massacre impérialiste ; elle en triomphera au contraire. Et c’est notre pays à nous qui, le premier, a arraché la chaîne de l’impérialisme de son pied. Nous avons fait les plus lourds sacrifices dans notre lutte pour la destruction de cette chaîne, mais nous l’avons brisée. Nous sommes placés hors des sujétions impérialistes, nous avons levé devant le monde entier l’étendard de la lutte pour le renversement complet de l’impérialisme.

Nous nous trouvons dans une citadelle assiégée, tant que d’autres troupes de la révolution socialiste internationale ne sont pas venues à notre secours. Mais ces détachements existent, ils sont plus nombreux que les nôtres, ils mûrissent, ils s’accroissent, ils se consolident à mesure que se prolongent les horreurs de l’impérialisme. Les ouvriers rompent avec les social-traîtres de leurs pays, les Gompers, les Renner. Les ouvriers vont lentement mais sûrement vers la tactique communiste et bolchéviste, vers la révolution prolétarienne, qui seule est en état de sauver la civilisation menacée et l’humanité en péril.

En un mot, nous sommes invincibles, comme la révolution universelle du prolétariat elle-même.


20 août 1918.

N. LÉNINE.