Page:Lichtenberger - La Philosophie de Nietzsche.djvu/14

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instincts et les croyances morales. Tout jeune déjà, il apprend à se dominer, à rester toujours maître de lui, à braver stoïquement la souffrance physique ; il est respectueux envers les autres et il se respecte toujours lui-même ; il se montre scrupuleux observateur des formes et des bonnes manières ; il recherche volontiers la solitude, s’isolant de ses camarades et leur imposant le respect par une précoce dignité de maintien et d’allures, mais il s’attache en revanche de toute son âme à quelques amis de choix ; on observe de même, enfin, chez lui l’instinctive répugnance pour toute vulgarité, la crainte de tout contact douteux, le souci constant d’une méticuleuse propreté — au physique comme au moral, — l’horreur et le mépris pour toute espèce de mensonge et de dissimulation. « Un comte Niëtzsky ne doit pas mentir, » disait-il, tout enfant, à sa sœur. Or ces tendances « aristocratiques » qui percent déjà chez l’enfant se développent de plus en plus chez l’homme fait, dont elles caractérisent la physionomie morale. Dans sa vie comme dans ses écrits, Nietzsche se révèle à nous comme une volonté héroïque et dominatrice, comme un cœur tendre et passionné, comme un esprit délicat infiniment sensible à la beauté comme à la vulgarité, à l’harmonie comme aux dissonances.

Nietzsche, disons-nous, est avant tout une âme d’une trempe peu commune. Il hait tout ce qui est faiblesse, atermoiement, demi-mesure. L’une des figures les plus grandioses et les plus tragiques du théâtre d’Ibsen est ce pasteur Brand qui, invariablement fidèle à sa fière devise « Tout ou rien », poursuit le chemin qu’il s’est tracé sans jamais se laisser arrêter par aucun obstacle, impitoyable pour lui-même comme aussi pour les autres ; qui sacrifie sans trembler à son altière volonté son bonheur, sa réputation, sa vie, et plus encore, le bonheur et la vie de sa femme, de son enfant ; qui gravit sans faiblir tous les