Page:Lichtenberger - La Philosophie de Nietzsche.djvu/34

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Mais si la veine poétique ne s’est jamais tarie chez lui, on peut dire, je crois, que la pratique de la poésie lui a surtout appris à devenir un grand écrivain en prose. Je n’ignore pas que certains critiques allemands protestent contre la réputation de Nietzsche comme styliste ; et je reconnais qu’un étranger est forcément peu compétent pour porter un jugement sur le style d’une œuvre écrite dans une langue qui n’est pas sa langue maternelle. Pourtant je crois qu’aujourd’hui l’opinion allemande reconnaît d’une manière à peu près générale la haute valeur littéraire de l’œuvre de Nietzsche. Pour un Français, en tout cas, son « écriture » si colorée et si nette, si nerveuse et si souple, si riche en expressions pittoresques, en formules frappées comme des médailles, est d’une lecture singulièrement attrayante ; sa phrase est évidemment très travaillée, ciselée par un virtuose de la plume avec un soin minutieux, avec un art très voulu, très conscient de ses procédés et très raffiné ; et pourtant elle a aussi je ne sais quoi de naturel, d’alerte, de dégagé, de vibrant que nous trouvons rarement dans la prose allemande, si peu sympathique, souvent, à des oreilles françaises par la lourdeur de ses constructions et la pesanteur de son allure. Le style de Nietzsche est essentiellement passionné et lyrique : dans ses analyses psychologiques les plus subtiles, dans ses raisonnements les plus abstraits on sent toujours qu’il ne pense pas seulement avec son intelligence mais avec son être tout entier, et qu’il met quelque chose de lui-même dans chacune de ses idées. Il n’est pas seulement un brillant moraliste à la façon d’Amiel par exemple, un maître incontesté de l’aphorisme : il sait à l’occasion s’élever jusqu’au lyrisme le plus pathétique. Il y a sans doute quelque exagération à comparer comme on l’a fait son poème en prose de Zarathustra au Faust de Gœthe ; l’œuvre de Nietzsche est bien moins « humaine »