Page:Lissagaray - Histoire de la Commune de 1871, MS.djvu/333

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à la Muette reviennent tout pleins de nouvelles rassurantes. À onze heures, Assi s’engage dans la rue Beethoven dont les lumières sont éteintes. Son cheval refuse d’avancer ; il vient de glisser dans de larges mares de sang ; le long des murs, des gardes nationaux semblent dormir. Des hommes s’élancent, le saisissent. Ce sont les Versaillais tapis en embuscade. Ces dormeurs, ce sont des cadavres de fédérés.

Les Versaillais égorgent dans Paris, et Paris l’ignore. La nuit est bleue, étoilée, tiède, chargée des parfums du printemps. Il y a foule aux théâtres. Les boulevards ruissellent de vie. Le canon se tait partout, silence inconnu depuis trois semaines. Si « la plus belle armée que la France ait jamais eue » poussait droit devant elle par les quais et les boulevards totalement vierges de barricades, d’un seul bond, sans tirer un coup de fusil, elle étranglerait la Commune de Paris.

Les volontaires tiennent jusqu’à minuit sur la ligne du chemin de fer. N’ayant reçu aucun renfort, ils se replient sur la Muette. Le général Clinchant les suit, occupe la porte d’Auteuil, dépasse celle de Passy, marche sur le quartier général de Dombrowski. Cinquante volontaires tiraillent encore quelque temps dans le château ; tournés vers l’est, près d’être cernés par le Trocadéro, ils battent en retraite à une heure et demie sur les Champs-Elysées.

Rive gauche, le général Cissey avait, toute la soirée, massé ses forces à deux cents mètres de l’enceinte. À minuit, ses sapeurs franchissent le fossé, escaladent les remparts sans se heurter à un qui vive ! et ouvrent les portes de Sèvres et de Versailles.

À trois heures du matin, les Versaillais inondent Paris par les cinq plaies béantes des portes de Passy, Auteuil, Saint-Cloud, Sèvres et Versailles. La plus grande partie du XVe arrondissement est occupée. La Muette est prise. Pris Passy tout entier et la hauteur du Trocadéro. Prise la poudrière de la rue Beethoven, catacombes immenses courant sous le XVIe, bourrée de trois mille barils de poudre, de millions de cartouches, de milliers d’obus. À cinq heures, le premier obus versaillais tombe sur la Légion d’honneur. Comme au matin du 2 Décembre, Paris dormait.