Page:Locke - Essai sur l’entendement humain.djvu/395

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acquiert l’idée avant le nom, ou le nom avant l’idée comme il ſe rencontre.

§. 16.pourquoi je m’étends ſi fort ſur ce ſujet. Ce que je viens de dire des Modes mixtes peut être auſſi appliqué aux Relations, ſans y changer grand’ choſe, & parce que chacun peut s’en appercevoir de lui-même, je m’épargnerai le ſoin d’étendre davantage cet article, & ſur tout à cauſe que ce que que j’ai dit ſur les Mots dans ce Troiſiéme Livre, paroîtra peut-être à quelques-uns beaucoup plus long que ne méritoit un ſujet de ſi petite importance. J’avouë qu’on auroit pû le renfermer dans un plus petit eſpace. Mais j’ai été bien aiſe d’arrêter mon Lecteur ſur une matière qui me paroît nouvelle, & un peu éloignée de la route ordinaire, (je ſuis du moins aſſûré que je n’y avois point encore penſé, quand je commençai à écrire cet Ouvrage) afin qu’en l’examinant à fond, & en la tournant de tous côtez, quelque partie puiſſe frapper çà ou là l’Eſprit des Lecteurs, & donner occaſion aux plus opiniâtres ou aux plus négligens de reflêchir ſur un déſordre général, dont on ne s’apperçoit pas beaucoup, quoi qu’il ſoit d’une extrême conſéquence. Si l’on conſidére le bruit qu’on fait au ſujet des Eſſences des choſes ; & combien on embrouille toutes ſortes de Sciences, de diſcours, & de converſations par le peu d’exactitude & d’ordre qu’on employe dans l’uſage & l’application des Mots, on jugera peut-être que c’eſt une choſe bien digne de nos ſoins d’approfondir entiérement cette matiére, & de la mettre dans tout ſon jour. Ainſi, j’eſpére qu’on m’excuſera de ce que j’ai traité au long un ſujet qui mérite d’autant plus, à mon avis, d’être inculqué & rebattu que les fautes qu’on commet ordinairement dans ce genre, apportent non ſeulement les plus grands obſtacles à la vraye Connoiſſance, mais ſont ſi reſpectées qu’elles paſſent pour des fruits de cette même Connoiſſance. Les hommes s’appercevroient ſouvent que dans ces Opinions dont ils font tant les fiers, il y a bien peu de raiſon & de vérité, ou peut-être qu’il n’y en a abſolument point, s’ils vouloient porter leur Eſprit au delà de certains ſons qui ſont à la mode ; & conſidérer quelles idées ſont ou ne ſont pas compriſes ſous des termes dont ils ſe muniſſent à toutes fins & en toutes rencontres, & qu’ils employent avec tant de confiance pour expliquer toute ſorte de matiéres. Pour moi je croirai avoir rendu quelque ſervice à la Vérité, à la Paix, & à la véritable Science, ſi en m’étendant un peu ſur ce ſujet, je puis engager les hommes à reflêchir ſur l’uſage qu’ils font des mots en parlant, & leur donner occaſion de ſoupçonner que puiſqu’il arrive ſouvent à d’autres d’employer dans leur diſcours & dans leurs Ecrits de forts bons mots, autoriſez par l’uſage, dans un ſens fort incertain, & qui ſe réduit à très-peu de choſe ou même à rien du tout, ils pourroient bien tomber auſſi dans le même inconvénient. D’où il s’enſuit évidemment qu’ils ont grand’ raiſon de s’obſerver exactement eux-mêmes, ſur ces matiéres, & d’être bien aiſes que d’autres s’appliquent à les examiner. C’eſt ſur ce fondement que je vais continuër de propoſer ce qui me reſte à dire ſur cet article.