Page:Locke - Essai sur l’entendement humain.djvu/428

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

prétendroient exprimer les eſſences réelles de ces Subſtances dont ils ſeroient convaincus qu’ils n’ont aucune idée. Et en effet ce ne fut que la Doctrine des Formes Subſtantielles, & la confiance téméraire de certaines perſonnes, déſtituées d’une connoiſſance qu’ils prétendoient avoir, qui firent prémiérement fabriquer & enſuite introduire les mots d’Animalité & d’Humanité, & autres ſemblables qui cependant n’allérent pas bien loin de leurs Ecoles, & n’ont jamais pû être de miſe parmi les Romains, mais dans un ſens bien différent ; car il ne ſignifioit pas l’eſſence abſtraite d’aucune Subſtance. C’étoit le nom abſtrait d’un Mode, ſon concret étant humanus ([1]), & non pas homo.


CHAPITRE IX.
De l’Imperfection des Mots.


§. 1. Nous nous ſervons des Mots pour enregîtrer nos propres penſées & pour les communiquer aux autres.
IL eſt aiſé de voir par ce qui a été dit dans les Chapitres précedens, quelle imperfection il y a dans le Langage, & comment la nature même des Mots fait qu’il eſt preſque inévitable que pluſieurs d’entr’eux n’ayent une ſignification douteuſe & incertaine. Pour découvrir en quoi conſiſte la perfection & l’imperfection des Mots, il eſt néceſſaire en prémier lieu, d’en conſidérer l’uſage & la fin, car felon qu'ils font plus ou moins proportionnez à cette fin, ils ſont plus ou moins parfaits. Dans la prémiére partie de ce Diſcours nous avons ſouvent parlé par occaſion d’un double uſage qu’ont les Mots.

1. L’un eſt, d’enregîtrer, pour ainſi dire, nos propres penſées.

2. L’autre, de communiquer nos penſées aux autres.

§. 2. Tout mot peut ſervir à enregiſtrer nos penſées. Quant au prémier de ces uſages qui eſt d’enregîtrer nos propres penſées pour aider notre Memoire, qui nous fait, pour ainſi dire, parler à nous-mêmes ; toutes ſortes de paroles, quelles qu’elles ſoient, peuvent ſervir à cela. Car puiſque les ſons ſont des ſignes arbitraires & indifférens de quelque idée que ce ſoit, un homme peut employer tels mots qu’il veut pour exprimer à lui-même ſes propres idées ; & ces mots n’auront jamais aucune imperfection, s’il ſe ſert toûjours du même ſigne pour déſigner la même idée, car en ce cas il ne peut manquer d’en comprendre le ſens, en quoi conſiſte le véritable uſage & la perfection du Langage.

§. 3. Il y a une double communication par paroles, l’une eſt Civile, & l’autre Philoſophique. En ſecond lieu, pour la communication qui ſe fait entre les hommes par le moyen des paroles, les Mots ont auſſi un double uſage :

I. L’un eſt Civil.

II. Et l’autre Philoſophique.

Prémiérement, par l’uſage civil j’entens cette communication de penſées & d’idées par le ſecours des Mots, autant qu’elle peut ſervir à la converſation & au commerce qui regarde les affaires & les commoditez ordinaires

  1. C’eſt ainſi qu’en François, d’humain nous avons fait humanité.