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MÉMOIRES DE MADAME DE BOIGNE

de Vienne disposa du sort des génois leur en parurent plus cruels à subir. Maître pour maître, ils préféraient un grand homme au bon roi Victor ; et, s’il fallait cesser d’être génois, ils aimaient encore mieux être français que piémontais. La sentence de Vienne les avait rendus bonapartistes enragés, et c’est surtout des rivières de Gênes que partaient les correspondances pour l’île d’Elbe.

L’armée anglaise, avant de remettre la ville aux autorités sardes, avait dépouillé les établissements publics et tout enlevé du port, jusqu’aux chaînes des galériens. Cette avanie avait fort exaspéré le sentiment de nationalité des génois.

Le lendemain de notre arrivée, nous fûmes conviés à aller assister à une représentation qu’un commodore anglais donnait au Roi. Il s’agissait de lui montrer l’effet des fusées à la congrève, invention nouvelle à cette époque. Nous nous rendîmes tous à pied, par un temps admirable, à un petit plateau situé sur un rocher à quelques toises de la ville et d’où l’on jouissait d’une vue magnifique. Une mauvaise barque, amarrée si loin qu’à peine on pouvait l’apercevoir à l’œil nu, servait de but. La brise venait de mer et nuisait à l’effet des fusées, mais elle rafraîchissait l’air et le rendait délicieux. Le spectacle était animé sur la côte et brillant dans le port qu’on apercevait sur la droite, rempli de vaisseaux pavoisés.

Le tir fut interrompu par la crainte que deux petite bricks, affalés par le vent, pussent être atteints. Évidemment ils ne voulaient pas aborder ; ils manœuvraient pour s’élever en mer, y réussirent, et on recommença à tirer. D’après toutes les circonstances qui sont venues depuis à notre connaissance, il est indubitable que ces deux bricks transportaient Bonaparte et sa fortune aux