Page:Mérimée - Colomba et autres contes et nouvelles.djvu/16

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moue de sa jolie bouche, et il commença un éloge en trois points de son parent, qu’il termina en assurant que c’était un homme très comme il faut, d’une famille de caporaux, et qu’il ne gênerait en rien M. le colonel, car lui, patron, se chargeait de le loger dans un coin où l’on ne s’apercevrait pas de sa présence.

Le colonel et miss Nevil trouvèrent singulier qu’il y eût en Corse des familles où l’on fût ainsi caporal de père en fils : mais, comme ils pensaient pieusement qu’il s’agissait d’un caporal d’infanterie, ils conclurent que c’était quelque pauvre diable que le patron voulait emmener par charité. S’il se fût agi d’un officier, on eût été obligé de lui parler, de vivre avec lui mais avec un caporal, il n’y a pas à se gêner et c’est un être sans conséquence, lorsque son escouade n’est pas là, baïonnette au bout du fusil, pour vous mener où vous n’avez pas envie d’aller.

— Votre parent a-t-il le mal de mer ? demanda miss Nevil d’un ton sec.

— Jamais, mademoiselle ; le cœur ferme comme un roc, sur mer comme sur terre.

— Eh bien ! vous pouvez l’emmener, dit-elle.

— Vous pouvez l’emmener, répéta le colonel, et ils continuèrent leur promenade.

Vers cinq heures du soir, le capitaine Matei vint les chercher pour monter à bord de la goëlette. Sur le port, près de la yole du capitaine, ils trouvèrent un grand jeune homme vêtu d’une redingote bleue boutonnée jusqu’au menton, le teint basané, les yeux noirs, vifs, bien fendus, l’air franc et spirituel. À la manière dont il effaçait les épaules, à sa petite moustache frisée, on reconnaissait facilement un militaire ; car, à cette époque, les moustaches ne couraient pas les rues, et la garde nationale n’avait pas encore introduit dans toutes les familles la tenue avec les habitudes du corps-de-garde.