Page:Mérimée - Colomba et autres contes et nouvelles.djvu/49

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homme s’arrêta un instant et se retourna ; mais la distance empêcha la femme Pietri de distinguer ses traits, et d’ailleurs il avait à la bouche une feuille de vigne qui lui cachait presque tout le visage. Il fit de la main un signe à un camarade que le témoin ne vit pas, puis disparut dans les vignes.

La femme Pietri, ayant laissé son fardeau, monta le sentier en courant, et trouva le colonel della Rebbia baigné dans son sang, percé de deux coups de feu, mais respirant encore. Près de lui était son fusil chargé et armé, comme s’il s’était mis en défense contre une personne qui l’attaquait en face au moment où une autre le frappait par derrière. Il râlait et se débattait contre la mort, mais ne pouvait prononcer une parole, ce que les médecins expliquèrent par la nature de ses blessures qui avaient traversé le poumon. Le sang l’étouffait ; il coulait lentement et comme une mousse rouge. En vain la femme Pietri le souleva et lui adressa quelques questions. Elle voyait bien qu’il voulait parler, mais il ne pouvait se faire comprendre. Ayant remarqué qu’il essayait de porter la main à sa poche, elle s’empressa d’on retirer un petit portefeuille qu’elle lui présenta ouvert. Le blessé prit le crayon du portefeuille et chercha à écrire. De fait le témoin le vit former avec peine plusieurs caractères ; mais, ne sachant pas lire, elle ne put en comprendre le sens. Épuisé par cet effort, le colonel laissa le portefeuille dans la main de la femme Pietri, qu’il serra avec force en la regardant d’un air singulier, comme s’il voulait lui dire, ce sont les paroles du témoin : « C’est important, c’est le nom de mon assassin ! »

La femme Pietri montait au village lorsqu’elle rencontra M. le maire Barricini avec son fils Vincentello. Alors il était presque nuit. Elle conta ce qu’elle avait vu. M. le maire prit le portefeuille, et courut à la mairie ceindre son écharpe et appeler son secrétaire et la gendarmerie. Restée