Page:Mérimée - Colomba et autres contes et nouvelles.djvu/56

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faites peur. Il paraît que l’air de votre île ne donne pas seulement la fièvre, mais qu’il rend fou. Heureusement que nous allons bientôt la quitter.

— Pas avant d’avoir été à Pietranera. Vous l’avez promis à ma sœur.

— Et si nous manquions à cette promesse, nous devrions sans doute nous attendre à quelque vengeance ?

— Vous rappelez-vous ce que nous contait l’autre jour monsieur votre père de ces Indiens qui menacent les gouverneurs de la Compagnie de se laisser mourir de faim s’ils ne font droit à leurs requêtes ?

— C’est-à-dire que vous vous laisseriez mourir de faim ? J’en doute. Vous resteriez un jour sans manger, et puis mademoiselle Colomba vous apporterait un bruccio[1] si appétissant que vous renonceriez à votre projet.

— Vous êtes cruelle dans vos railleries, miss Nevil ; vous devriez me ménager. Voyez, je suis seul ici. Je n’avais que vous pour m’empêcher de devenir fou, comme vous dites ; vous étiez mon ange gardien, et maintenant…

— Maintenant, dit miss Lydia d’un ton sérieux, vous avez, pour soutenir cette raison si facile à ébranler, votre honneur d’homme et de militaire, et…, poursuivit-elle en se détournant pour cueillir une fleur, si cela peut quelque chose pour vous, le souvenir de votre ange gardien.

— Ah ! miss Nevil, si je pouvais penser que vous prenez réellement quelque intérêt…

— Écoutez, monsieur della Rebbia, dit miss Nevil un peu émue, puisque vous êtes un enfant, je vous traiterai en enfant. Lorsque j’étais petite fille, ma mère me donna un beau collier que je désirais ardemment ; mais elle me dit : — Chaque fois que tu mettras ce collier, souviens-toi que tu ne sais pas encore le français. — Le collier perdit à mes yeux un peu de son mérite. Il était devenu pour moi

  1. Espèce de fromage à la crème cuit. C’est un mets national en Corse.