Page:Mérimée - Colomba et autres contes et nouvelles.djvu/69

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pour quelque étourderie, et ne l’appelant jamais que « lieutenant della Rebbia. » — Lieutenant della Rebbia, vous n’êtes pas à votre place de bataille, trois jours d’arrêts. — Vos tirailleurs sont à cinq mètres trop loin de la réserve, cinq jours d’arrêts. — Vous êtes en bonnet de police à midi cinq minutes, huit jours d’arrêts. Une seule fois, aux Quatre-Bras, il lui avait dit : Très-bien ! Orso, mais de la prudence. Au reste, ces derniers souvenirs n’étaient point ceux que lui rappelait Pietranera. La vue des lieux familiers à son enfance, les meubles dont se servait sa mère, qu’il avait tendrement aimée, excitaient en son âme une foule d’émotions douces et pénibles ; puis, l’avenir sombre qui se préparait pour lui, l’inquiétude vague que sa sœur lui inspirait, et par-dessus tout, l’idée que miss Nevil allait venir dans sa maison, qui lui paraissait aujourd’hui si petite, si pauvre, si peu convenable pour une personne habituée au luxe ; le mépris qu’elle en concevrait peut-être, toutes ces pensées formaient un chaos dans sa tête et lui inspiraient un profond découragement.

Il s’assit, pour souper, dans un grand fauteuil de chêne noirci, où son père présidait les repas de famille, et sourit en voyant Colomba hésiter à se mettre à table avec lui. Il lui sut bon gré d’ailleurs du silence qu’elle observa pendant le souper et de la prompte retraite qu’elle fit ensuite, car il se sentait trop ému pour résister aux attaques qu’elle lui préparait sans doute ; mais Colomba le ménageait et voulait lui laisser le temps de se reconnaître. La tête appuyée sur sa main, il demeura longtemps immobile, repassant dans son esprit les scènes des quinze derniers jours qu’il avait vécu. Il voyait avec effroi cette attente où chacun semblait être de sa conduite à l’égard des Barricini. Déjà il s’apercevait que l’opinion de Pietranera commençait à être pour lui celle du monde. Il devait se venger sous peine de passer pour un lâche.