Page:Mac Orlan - Le Chant de l’équipage.djvu/45

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.
37
LA LANDE ET MARIE DU FAOUËT

― Je n’ai pas de monnaie, ma brave femme ! dit-il, ça sera pour un autre jour.

Il tourna le dos à la vieille et reprit sa marche, sur le sol élastique et moelleux couvert de mousses et de lichens qui feutraient ses pas.

― Quelle sale gueule ! se dit Samuel Eliasar, qui n’était pourtant pas très impressionnable, mais qui ne put maîtriser un frisson.

Il reprit le cours de ses pensées tout en mordillant sa cigarette. Il n’aimait pas remuer son passé, car il possédait un esprit critique assez indépendant pour le juger peu honorable. Toujours des combinaisons, et quelles combinaisons ! d’où il sortait sans gloire et parfois sans argent. De vilaines figures d’aventuriers de basse classe et de coquines bêtement vénales surgissaient, çà et là, dans le passé morne et parfois mystérieux d’Eliasar. L’avenir se dressait devant lui comme un mur si haut, si haut qu’il n’en distinguait pas le faîte. « Je vais sûrement me casser la gueule, pensa-t-il presque tout haut… il faut que je me cramponne à Krühl ! » Il passa en revue et dans l’ordre les procédés infaillibles et classiques dont l’usage s’impose aux gens de sa catégorie. Mais, chose étrange, son esprit manquait de discipline… dans sa mémoire surgissait la silhouette ballonnée de la mendiante avec ses jambes d’une maigreur grotesque… À ses oreilles bourdonnait cette phrase dont il appréciait, malgré lui,