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or, comme ce sont les pauvres qui sont la grande majorité, ce sont eux en réalité qui commanderont. »

Voilà ce qu’ils disent, mais la réalité est bien différente. Les pauvres, qui, par le fait même qu’ils sont pauvres, sont en même temps ignorants et superstitieux, resteront tels, comme le veulent les prêtres et les patrons, tant qu’ils ne jouiront pas de l’indépendance économique et n’auront pas la pleine conscience de leurs intérêts.

Vous et moi, qui avons eu la bonne fortune de gagner un peu plus et de pouvoir nous instruire un peu, nous pourrons avoir l’intelligence de comprendre nos intérêts et la force d’affronter la vengeance des patrons ; mais la grande masse ne le pourra pas tant que dureront les conditions actuelles. En face de l’urne, ce n’est pas comme en temps de révolution, où un homme courageux vaut cent timides et entraîne après lui beaucoup d’hommes qui n’auraient jamais eu, par eux-mêmes, l’énergie de se révolter. En face de l’urne, ce qui compte, c’est le nombre, et tant qu’il y aura des curés et des patrons, le nombre sera toujours pour les prêtres qui menacent de l’enfer et pour les patrons qui donnent ou enlèvent le pain à qui bon leur semble.

Mais quoi ! ne le savez-vous pas, par hasard ? Aujourd’hui, par exemple, la majeure partie des électeurs sont des pauvres ; cependant, les voyez-vous choisir des pauvres comme eux pour les représenter et défendre leurs intérêts ?

Jacques. — Ah ! quant à cela, non : ils demandent toujours au patron pour qui ils doivent voter et font comme il leur commande ; s’ils ne le font pas du reste, le patron les chasse.

Pierre. — Donc, vous le voyez : il n’y a rien à espérer du suffrage universel. Le peuple enverra toujours des bourgeois au Parlement et les bourgeois s’arrangeront pour tenir le peuple toujours ignorant et esclave comme devant. Et d’ailleurs, y enverrait-il des ouvriers que ceux-ci, avec la meilleure volonté du monde, ne pourraient rien faire dans ce milieu corrompu. C’est pour cela qu’il n’y a qu’un seul moyen d’arriver à un bon résultat : exproprier les riches et donner tout au peuple. Dans la prochaine révolution, il ne faut pas que le peuple se laisse tromper comme il l’a été tant de fois par les républicains. On lui a fait croire jusqu’ici que la forme républicaine était la meilleure forme sociale qui pût exister et c’est en lui promettant monts et merveilles qu’on lui a fait lâcher son fusil les jours de révolution. Une autre fois, il ne faudra pas se laisser leurrer par de vaines paroles et l’on devra s’emparer résolument de la propriété.

Jacques. — Tu as raison : nous avons été tant de fois trompés qu’il nous faut ouvrir les yeux. Mais cependant, il faudra bien toujours un gouvernement, car s’il n’y a personne pour commander, comment les choses marcheront-elles ?

Pierre. — Et qu’a-t-on besoin d’être commandé ? Pourquoi ne ferions-nous pas nos affaires nous-mêmes ?