Page:Malato - De la Commune à l'anarchie, Tresse et Stock, 1894.djvu/129

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avant-goût de la vie canaque. Absorbé par mes fonctions, je ne pouvais distraire chaque jour que quelques heures pour une étude qui eût demandé des loisirs continus ; à Oubatche, où j’allais avoir au plus deux télégrammes par jour à expédier, le temps ne me manquerait pas.

Nous arrivâmes devant cette localité vers les onze heures du soir. À peine le steamer avait-il jeté l’ancre, une chaloupe conduite par six rameurs indigènes nous accosta : elle portait le lieutenant de Beaujeu, commandant du poste, et deux sous-officiers. Je reconnus aussitôt l’un de ces derniers, qui avait fait la traversée de Brest à Nouméa sur le Var, et nous nous serrâmes cordialement la main ; Schmidt, ainsi se nommait-il, était un charmant garçon qui, sans professer de grandes idées politiques ou sociales, se sentait porté à fraterniser avec les déportés, malheureux et proscrits. Ce fut un grand plaisir de part et d’autre de nous retrouver dans ce coin perdu.

Le lieutenant de Beaujeu était un catholique renforcé qui entretenait les rapports les plus intimes avec la mission de Pouébo, située à douze kilomètres au nord. Tandis qu’il faisait grand accueil à Savin, nous échangions, cet officier et moi, quelques froides politesses : il me savait fils de déporté, je le savais réactionnaire ; de grandes effusions étaient difficiles. Cependant la solitude force les hommes à se rapprocher : au bout de quelques jours, une détente se produisit et, sans devenir intimes, nous finîmes par nous supporter, ayant le tact d’éviter les sujets de discussions qui nous eussent aigris sans nous convaincre.

Un officier, deux sous-officiers, dix-huit ou vingt ca-