Page:Malato - De la Commune à l'anarchie, Tresse et Stock, 1894.djvu/16

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un repas moins sybaritique encore que le déjeuner.

Les mercredis et vendredis, deux sardines par personne ou une croûte de fromage tête de mort remplacent les aliments gras : le salut éternel ne vaut-il pas quelques tiraillements d’estomac ? Le lundi, les boîtes de conserves fournissent un endaubage gluant et insipide, que les gourmandes passagères font cuire au four du maître coq, inséré — l’endaubage, — dans l’épaisseur d’un biscuit détrempé. Le samedi, lard à midi et, comme dans les prisons, riz le soir : une vraie colle d’affichage devant laquelle reculent les plus affamés.

Tandis que les stoïques dévorent silencieusement leur pitance, les raffinés s’ingénient à des combinaisons impossibles et, souvent, de guerre lasse, vident à la poulaine le contenu du baquet commun. Car on est servi dans des auges en bois, auxquelles il ne faudrait cependant pas donner ce nom, sous peine de rigueurs disciplinaires ou, tout au moins, d’invectives : on dit par euphémismes des « bailles. »

La poulaine, partie extrême du navire, à l’avant, sous le beaupré, est en même temps que latrines, cercle démocratique et social. C’est un buen-retiro qui n’est pas retiré du tout et, si je ne craignais de faire un mauvais calembour, je dirais un salon en plein vent. Tandis que les uns, la main appuyée à un câble de fer, se dégonflent au-dessus du réceptacle impur, leur nudité fouettée par la brise ou par l’écume des hautes lames, d’autres, principalement des marins esquivant la manœuvre, vont, viennent, causent, s’arrêtent, regardant le bâtiment filer, jusqu’à ce qu’un quartier-maître, faisant irruption, rappelle les paresseux au devoir par la parole et par le geste.