Page:Malato - De la Commune à l'anarchie, Tresse et Stock, 1894.djvu/48

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manquait pas trop, les déportés eussent pu expérimenter bien des systèmes sociologiques, depuis l’individualisme pur et simple qui, à la vérité, n’est guère un système, jusqu’au communisme étroitement autoritaire de Cabet, en passant par le mutuellisme, le fouriérisme et le collectivisme de Collins. Ils ne versaient cependant guère plus dans le socialisme pratique que dans le socialisme théorique : à l’exception d’une ferme exploitée par une dizaine peut-être de déportés, ils vivaient soit seuls, soit par associations de deux, associations harmoniques et durables parce qu’elles étaient basées sur les affinités.

Ceux qui nous vendirent notre paillotte, jolie case, de huit mètres sur cinq, entourée d’une vérandah, et que, peu après, nous fîmes blanchir à la chaux extérieurement, étaient deux associés qu’on eût juré créés l’un pour l’autre, tant ils se complétaient. Baury, grand, gros, parleur agréable et doué d’une écriture superbe, chantait du matin au soir, pendant que Boisselet, petit, sec, inculte et taciturne, au fond admirant son ami, besognait comme un nègre. Aucun des deux ne semblait mécontent de cette singulière division du travail, les chants de Baury galvanisant sans doute les forces de Boisselet et l’aidant à trouver son labeur moins long ou plus agréable.

Moyennant cent cinquante francs, nous eûmes avec un assez vaste terrain en partie défriché, la séduisante paillotte à laquelle il ne manquait qu’un toit. La première nuit que nous passâmes dans notre habitation de terre, tenus éveillés par un murmure aigu, incessant, le cri des cigales — nous contemplâmes, au-dessus de nos couchettes, le firmament noir, brillant d’étoiles sans nombre. C’était un spectacle saisissant pour des bour-