Page:Malato - De la Commune à l'anarchie, Tresse et Stock, 1894.djvu/85

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Larges chapeaux de paille ou de feutre, multicolores, chemises de laine, ceintures rouges fortement serrées à la taille, pantalon de grosse moleskine, et lourds souliers ferrés, cet accoutrement, qui eût fait crier à la chienlit sur le boulevard Montmartre, indiquait de véritables habitants de la brousse, mineurs et stockmen [1]. Deux ou trois parurent contempler avec quelque surprise mon costume gris-tendre et ma cravate azurée à la Pyrame, mais le képi galonné de mon compagnon produisit, je dois l’avouer, encore plus d’effet.

Pendant que Simonin se rendait chez le chef d’arrondissement pour le prier de mettre la baleinière du poste à notre disposition, je rôdaillais autour du magasin, ouvrant les yeux et les oreilles, en voyageur qui brûle de damer le pion au jeune Anacharsis. Un client, flairant en moi quelque précoce potentat, vint lier conversation et, comme il me parlait poliment, je lui répondis de même. À peine avait-il le dos tourné, accourut la patronne : « Monsieur, me dit-elle, prenez garde : on pourrait vous voir causer avec lui. » — « Eh bien ? » — « Vous ne savez pas, monsieur : c’est un libéré ! » On salue tant de coquins dans la société que, bien avant d’être anarchiste, jamais je n’ai parlé autrement qu’à d’autres aux gens estampillés criminels par la justice. La recommandation de la bonne femme ne m’avait donc nullement ému, lorsque le libéré revint. Se doutant de quelque chose, il était allé chercher une liasse de papiers, livrets et certificats de bonne conduite, qu’il se mit à me lire avec orgueil. Je laissai tomber la conversation, un peu écœuré non de sa situation sociale, mais de son servilisme.

  1. Gardiens de bestiaux.