Page:Mallarmé - Pages oubliées 1875 RL.djvu/4

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requête, pressante, est juste, que tu ne sembles pas, en une angoisse qui n’est que feinte, me répondre ne rien savoir : élancé aux régions de la sagesse, aîné subtil ! à moi, pour te faire libre, vêtu encore du séjour informe des cavernes où je replongeai, dans la nuit d’époques tristes, ma force latente. Authentiquons, par cette embrassade étroite, devant la multitude siégeant à cette fin, le pacte de notre réconciliation. » L’absence d’aucun souffle unie à l’espace, dans quel lieu absolu vivais-je, un des drames de l’histoire générale élisant, pour s’y produire, ce modeste théâtre ! La foule s’effaçait, toute, en l’emblème de sa situation spirituelle magnifiant la scène : dispensateur moderne de l’extase, seul, avec l’impartialité d’une chose élémentaire, le gaz, dans les hauteurs de la salle, continuait un bruit lumineux d’attente.

Le charme se rompit : c’est quand un morceau de chair, nu, saignant, brutal, traversa ma vision, dirigé de l’intervalle des décors, comme une avance de quelques instants sur la récompense, mystérieuse d’ordinaire, qui clôt les représentations. Loque gisante et hideuse auprès de l’ours qui, ses instincts retrouvés antérieurement à une curiosité plus haute dont le dotait le rayonnement théâtral, retomba à quatre pattes et, comme emportant parmi soi le silence, alla de la marche étouffée de l’espèce, flairer, pour y appliquer les dents, cette proie. Un soupir, exempt presque de déception, soulagea incompréhensiblement l’assemblée : dont les lorgnettes, par rangs, cherchèrent, allumant la netteté de leurs verres, le jeu du splendide imbécile évaporé dans sa peur ; mais virent un repas abject, préféré peut-être par l’animal à la même chose qu’il lui eût fallu d’abord faire de notre image, pour y goûter. La toile, hésitant jusque là à accroître le danger ou l’émotion, abattit subitement son journal de faits, de tarifs, d’annonces et de lieux communs. Je me levai comme tout le monde, pour aller respirer au dehors, étonné de n’avoir pas senti, cette fois encore, le même genre d’impression que mes semblables, mais serein : car ma façon de voir, après tout, avait été supérieure, et même la vraie.


Le Phénomène Futur.

Un ciel pâle, sur le monde qui finit de décrépitude, va peut-être partir avec les nuages : les lambeaux de la pourpre usée des couchants déteignent dans une rivière dormant à l’horizon submergé de rayons et d’eau. Les arbres s’ennuient ; et, sous leur feuillage blanchi (de la poussière du temps, plutôt que de celle des chemins), monte la maison en toile du Montreur de choses passées : maint réverbère attend le crépuscule et ravive les visages d’une malheureuse foule, vaincue par la maladie immortelle et le péché des siècles, d’hommes près de leurs chétives complices enceintes des