Page:Marx - Le Capital, Lachâtre, 1872.djvu/103

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sont tout à fait abandonnées, où cent quarante‑trois chôment et toutes les autres travaillent très peu de temps, le travail est prolongé au‑delà des bornes prescrites par la loi[1]. » M. Howell s’exprime de la même manière : « Bien que dans la plupart des fabriques on ne travaille que la moitié du temps, à cause du mauvais état des affaires, je n’en reçois pas moins comme par le passé le même nombre de plaintes, sur ce que tantôt une demi‑heure, tantôt trois quarts d’heure sont journellement extorqués (snatched) aux ouvriers sur les moments de répit que leur accorde la loi pour leurs repas et leurs délassements[2]. » Le même phénomène s’est reproduit sur une plus petite échelle pendant la terrible crise cotonnière de 1861‑65[3].

« Quand nous surprenons des ouvriers en train de travailler pendant les heures de repas ou dans tout autre moment illégal, on nous donne pour prétexte qu’ils ne veulent pas pour rien au monde abandonner la fabrique, et que l’on est même obligé de les forcer à interrompre le travail (nettoyage des machines, etc.), particulièrement le samedi dans l’après‑midi. Mais si « les bras » restent dans la fabrique quand les machines sont arrêtées, cela provient tout simplement de ce qu’entre 6 heures du matin et 6 heures du soir, dans les heures de travail légales, il ne leur a été accordé aucun moment de répit pour accomplir ces sortes d’opérations[4]. »

« Le profit extra que donne le travail prolongé au‑delà du temps fixé par la loi semble être pour beaucoup de fabricants une tentation trop grande pour qu’ils puissent y résister. Ils comptent sur la chance de n’être pas surpris en flagrant délit et calculent que, même dans le cas où ils seraient découverts, l’insignifiance des amendes et des frais de justice leur assure encore un bilan en leur faveur[5]. » « Quand le temps additionnel est obtenu dans le cours de la journée par une multiplication de petits vols (a multiplication of small thefts), les inspecteurs éprouvent, pour constater les délits et établir leurs preuves, des difficultés presque insurmontables[6]. » Ils désignent aussi ces petits vols du capital sur le temps des repas et les instants de délassement des travailleurs sous le nom de « petty pilferings of minutes », petits filoutages de minutes[7], « snatching a few minutes » escamotage de minutes[8] ; ou bien encore ils emploient les termes techniques des ouvriers : « Nibbling and cribbling at mealtimes[9] ».

On le voit, dans cette atmosphère, la formation de la plus-value par le surtravail ou le travail extra n’est pas un secret.

« Si vous me permettez, me disait un honorable fabricant, de faire travailler chaque jour 10 minutes de plus que le temps légal, vous mettrez chaque année 1000 liv. st. dans ma poche[10]. » « Les atomes du temps sont les éléments du gain[11] !  »

Rien n’est plus caractéristique que la distinction entre les « full times » — les ouvriers qui travaillent la journée entière — et les « half times[12] » — les enfants au‑dessous de treize ans, qui ne doivent travailler que six heures. Le travailleur n’est plus ici que du temps de travail personnifié. Toutes les différences individuelles se résolvent en une seule ; il n’y a plus que des « temps entiers » et des « demi‑temps ».


III
La journée de travail dans les branches de l’industrie où l’exploitation n’est pas limitée par la loi


Jusqu’ici nous n’avons étudié l’excès de travail que là où les exactions monstrueuses du capital, à peine surpassées par les cruautés des Espagnols contre les Peaux-rouges de l’Amérique[13], l’ont fait enchaîner par la loi. Jetons maintenant un coup d’œil sur quelques branches d’industrie où l’exploitation de la force de travail est aujourd’hui sans entraves ou l’était hier encore.

« M. Broughton, magistrat de comté, déclarait comme président d’un meeting, tenu à la mairie de Nottingham le 14 janvier 1860, qu’il règne dans la

  1. Reports, etc., l. c., p. 43.
  2. Reports, etc., l. c., p. 25.
  3. Reports, etc., for half year ending, 30 th. April 1861. V. Appendix no2 ; Reports, etc., 31 st. Octob. 1862, p. 7, 52, 53. Les infractions deviennent plus nombreuses dans le dernier semestre de 1863. Comp. Reports, etc., ending 31 Oct. 1863, p. 7.)
  4. Reports, etc., 31 st. Oct. 1860, p. 23. Pour montrer avec quel fanatisme, d’après les dépositions des fabricants devant la justice, « leurs bras » s’opposent à toute interruption du travail dans la fabrique, il suffit de citer ce cas curieux : Au commencement de juin 1836, des dénonciations furent adressées aux magistrats de Dewsbury (Yorkshire) d’après lesquelles les propriétaires de huit grandes fabriques dans le voisinage de Butley auraient violé le Factory Act. Une partie de ces messieurs étaient accusés d’avoir exténué de travail 5 garçons âgés de 12 à 15 ans, depuis vendredi, 6 heures du matin jusqu’au samedi, 4 heures du soir, sans leur permettre le moindre répit excepté pour les repas, et une heure de sommeil vers minuit. Et ces enfants avaient eu à exécuter ce travail incessant de 30 heures dans le « shoddy hole », ainsi se nomme le bouge où les chiffons de laine sont mis en pièces et où une épaisse atmosphère de poussière force même le travailleur adulte à se couvrir constamment la, bouche avec des mouchoirs pour protéger ses poumons ! Les accusés certifièrent — en qualité de quakers ils étaient trop scrupuleusement religieux pour prêter serment — que dans leur grande compassion pour ces pauvres enfants ils leur avaient permis de dormir quatre heures, mais que ces entêtés n’avaient absolument pas voulu aller au lit. MM. les quakers furent condamnés à une amende de 20 liv. st. Dryden pressentait ces quakers, quand il disait :

    « Renard tout fourré de sainteté,
    Qui craint un serment, mais mentirait comme le diable,
    Qui, avec un air de carême, roule pieusement des regards obliques,
    Et n’oserait commettre un péché, non ! sans avoir dit sa prière. »
  5. Rep., etc., 31 Oct. 1856, p. 34.
  6. L. c., p. 35.
  7. L. c., p. 48.
  8. L. c.
  9. L. c.
  10. L. c., p.48
  11. « Moments are the elements of Profit. » Rep. of the Inspect, etc., 30 th., April 1860, p. 56
  12. Cette expression est admise officiellement, aussi bien dans la fabrique que dans les rapports des inspecteurs.
  13. C’est un économiste bourgeois qui s’exprime ainsi : « La cupidité des maîtres de fabriques leur fait commettre dans la poursuite du gain des cruautés que les Espagnols, lors de la conquête de l’Amérique, ont à peine surpassées dans leur poursuite de l’or. » John Wade : History of the Middle and Working Classes, 3e édit. Lond., 1835, p. 114. La partie théorique de cet ouvrage, sorte d’esquisse de l’économie politique, contient pour son époque, des choses originales, principalement sur les crises commerciales. La partie historique est trop souvent un impudent plagiat de l’ouvrage de Sir M. Eden, History of the Poor. London, 1799.