Page:Marx - Le Capital, Lachâtre, 1872.djvu/109

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« Travailler à mort, tel est l’ordre du jour, non seulement dans le magasin des modistes, mais encore dans n’importe quel métier. Prenons pour exemple le forgeron. Si l’on en croit les poètes, il n’y a pas d’homme plus robuste, plus débordant de vie et de gaieté que le forgeron. Il se lève de bon matin et fait jaillir des étincelles avant le soleil. Il mange et boit et dort comme pas un. Au point de vue physique, il se trouve en fait, si son travail est modéré, dans une des meilleures conditions humaines. Mais suivons‑le à la ville et examinons quel poids de travail est chargé sur cet homme fort et quel rang il occupe sur la liste de mortalité de notre pays. À Marylebone (un des plus grands quartiers de Londres), les forgerons meurent dans la proportion de 31 sur 1000 annuellement, chiffre qui dépasse de 11 la moyenne de mortalité des adultes en Angleterre. Cette occupation, un art presque instinctif de l’humanité, devient par la simple exagération du travail, destructive de l’homme. Il peut frapper par jour tant de coups de marteau, faire tant de pas, respirer tant de fois, exécuter tant de travail et vivre en moyenne 50 ans. On le force à frapper tant de coups de plus, à faire un si grand nombre de pas en plus, à respirer tant de fois davantage, et le tout pris ensemble, à augmenter d’un quart sa dépense de vie quotidienne. Il l’essaie, quel en est le résultat ? C’est que pour une période limitée il accomplit un quart de plus de travail et meurt à 37 ans au lieu de 50[1]. »


IV
Travail de jour et nuit. — Le système des relais


Les moyens de production, le capital constant, considérés au point de vue de la fabrication de la plus‑value, n’existent que pour absorber avec chaque goutte de travail un quantum proportionnel de travail extra. Tant qu’ils ne s’acquittent pas de cette fonction, leur simple existence forme pour le capitaliste une perte négative, car ils représentent pendant tout le temps qu’ils restent, pour ainsi dire, en friche, une avance inutile de capital, et cette perte devient positive dès qu’ils exigent pendant les intervalles de repos des dépenses supplémentaires pour préparer la reprise de l’ouvrage. La prolongation de la journée de travail au‑delà des bornes du jour naturel, c’est‑à‑dire jusque dans la nuit, n’agit que comme palliatif, n’apaise qu’approximativement la soif de vampire du capital pour le sang vivant du travail. La tendance immanente de la production capitaliste est donc de s’approprier le travail pendant les vingt‑quatre heures du jour. Mais comme cela est physiquement impossible, si l’on veut exploiter toujours les mêmes forces sans interruption, il faut, pour triompher de cet obstacle physique, une alternance entre les forces de travail employées de nuit et de jour, alternance qu’on peut obtenir par diverses méthodes. Une partie du personnel de l’atelier peut, par exemple, faire pendant une semaine le service de jour et pendant l’autre semaine le service de nuit. Chacun sait que ce système de relais prédominait dans la première période de l’industrie cotonnière anglaise et qu’aujourd’hui même, à Moscou, il est en vigueur dans cette industrie. Le procès de travail non interrompu durant les heures de jour et de nuit est appliqué encore dans beaucoup de branches d’industrie de la Grande‑Bretagne « libres » jusqu’à présent, entre autres dans les hauts fourneaux, les forges, les laminoirs et autres établissements métallurgiques d’Angleterre, du pays de Galles et d’Écosse. Outre les heures des jours ouvrables de la semaine, le procès de la production comprend encore les heures du dimanche. Le personnel se compose d’hommes et de femmes, d’adultes et d’enfants des deux sexes. L’âge des enfants et des adolescents parcourt tous les degrés depuis huit ans (dans quelques cas six ans) jusqu’à dix‑huit[2]. Dans certaines branches d’industrie, hommes, femmes, jeunes filles travaillent pêle‑mêle pendant la nuit[3].

Abstraction faite de l’influence généralement pernicieuse du travail de nuit[4], la durée ininterrompue des opérations pendant 24 heures offre l’occa-

    employant l’aiguillon de la faim au lieu du claquement du fouet, nous aurons à peine le droit d’invoquer le fer et le feu contre des familles qui sont nées esclavagistes, et nourrissent du moins bien leurs esclaves et les font travailler modérément. » (Times 2 juillet 1863). Le Standard, journal Tory, sermonna de la même manière le Rev. Newman Hall : « Vous excommuniez, lui dit-il, les possesseurs d’esclaves, mais vous priez avec les braves gens qui sans remords font travailler seize heures par jour et pour un salaire dont un chien ne voudrait pas, les cochers et les conducteurs d’omnibus de Londres. » Enfin parla la Sibylle de Chelsea, Thomas Carlyle, l’inventeur du culte des génies (hero worship), à propos duquel j’écrivais déjà en 1850 : « Le génie s’en est allé au diable, mais le culte est resté. » Dans une piètre parabole il réduit le seul grand événement de l’époque actuelle, la guerre civile américaine, à ce simple fait : Pierre du Nord veut à toute force casser la tête à Paul du Sud, parce que Pierre du Nord loue son travailleur quotidiennement, tandis que Paul du Sud le loue pour la vie. (Macmillian’s Magazine. Ilias Americana in nuce (livraison d’août 1863). Enfin les Tories ont dit le dernier mot de leur philanthropie : Esclavage !

  1. Dr Richardson, l. c.
  2. « Children’s Employment Commission. » Third Report. London, 1864, p. 4, 5, 6.
  3. « Dans le Staffordshire et le sud du pays de Galles, des jeunes filles et des femmes sont employées au bord des fosses et aux tas de coke, non seulement le jour, mais encore la nuit. Cette coutume a été souvent mentionnée dans des rapports présentés au Parlement comme entraînant à sa suite des maux notoires. Ces femmes employées avec les hommes, se distinguant à peine d’eux dans leur accoutrement, et toutes couvertes de fange et de fumée, sont exposées à perdre le respect d’elles-mêmes et par suite à s’avilir, ce que ne peut manquer d’amener un genre de travail si peu féminin. » L. c., 194, p. 36. Comp. Fourth Report (1865) 61, p. 13. Il en est de même dans les verreries.
  4. « Il semble naturel », remarque un fabricant d’acier qui emploie des enfants au travail de nuit, « que les jeunes garçons qui travaillent la nuit ne puissent ni dormir le jour, ni trouver un moment de repos régulier, mais ne cessent de rôder çà et là pendant le jour. » L. c. Fourth Rep., 63, p. 13. Quant à l’importance de la lumière du soleil pour la conservation et le développement du corps, voici ce qu’en dit un médecin : « La lumière agit directement sur les tissus du corps auxquels elle donne à la fois solidité et élasticité. Les muscles des animaux que l’on prive de la quantité normale de lumière, deviennent spongieux et mous ; la force des nerfs n’étant plus stimulée perd son ton, et rien de ce qui est en travail de croissance n’arrive à bon terme. Pour ce qui est des enfants, l’accès d’une riche lumière et l’action directe des rayons du soleil pendant une partie du jour sont absolument indispensables à leur santé. La lumière favorise l’élaboration des aliments pour la formation d’un bon sang plastique et durcit la fibre une fois qu’elle est formée. Elle agit aussi comme stimulant sur gane