Page:Marx - Le Capital, Lachâtre, 1872.djvu/114

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à pressurer le bétail humain (human chaule), de telle sorte qu’il fournisse le plus grand rendement possible dans le temps le plus court. C’est sous les tropiques, là même où les profits annuels de la culture égalent souvent le capital entier des plantations, que la vie des nègres est sacrifiée sans le moindre scrupule. C’est l’agriculture de l’Inde occidentale, berceau séculaire de richesses fabuleuses, qui a englouti des millions d’hommes de race africaine. C’est aujourd’hui à Cuba, dont les revenus se comptent par millions, et dont les planteurs sont des nababs, que nous voyons la classe des esclaves non seulement nourrie de la façon la plus grossière et en butte aux vexations les plus acharnées, mais encore détruite directement en grande partie par la longue torture d’un travail excessif et le manque de sommeil et de repos[1]. »

Mutato nomine de te fabula narratur ! Au lieu de commerce d’esclaves lisez marché du travail, au lieu de Virginie et Kentucky, lisez Irlande et les districts agricoles d’Angleterre, d’Écosse et du pays de Galles ; au lieu d’Afrique, lisez Allemagne. Il est notoire que l’excès de travail moissonne les raffineurs de Londres, et néanmoins le marché du travail à Londres regorge constamment de candidats pour la raffinerie, allemands la plupart, voués à une mort prématurée. La poterie est également une des branches d’industrie qui fait le plus de victimes. Manque‑t‑il pour cela de potiers ? Josiah Wedgwood, l’inventeur de la poterie moderne, d’abord simple ouvrier lui‑même, déclarait en 1785 devant la Chambre des communes que toutes les manufactures occupaient de 15 à 20 000[2] personnes. En 1861, la population seule des sièges de cette industrie, disséminée dans les villes de la Grande‑Bretagne, en comprenait 101 302. « L’industrie cotonnière date de 90 ans… En trois générations de la race anglaise, elle a dévoré neuf générations d’ouvriers[3]. » À vrai dire, dans certaines époques d’activité fiévreuse, le marché du travail a présenté des vides qui donnaient à réfléchir. Il en fut ainsi, par exemple, en 1834 ; mais alors messieurs les fabricants proposèrent aux Poor Law Commissioners d’envoyer dans le Nord l’excès de population des districts agricoles, déclarant « qu’ils se chargeaient de les absorber et de les consommer[4]. » C’étaient leurs propres paroles. « Des agents furent envoyés à Manchester avec l’autorisation des Poor Law Commissioners. Des listes de travailleurs agricoles furent confectionnées et remises aux susdits agents. Les fabricants coururent dans les bureaux, et après qu’ils eurent choisi ce qui leur convenait, les familles furent expédiées du sud de l’Angleterre. Ces paquets d’hommes furent livrés avec des étiquettes comme des ballots de marchandises, et transportés par la voie des canaux, ou dans des chariots à bagages. Quelques‑uns suivaient à pied, et beaucoup d’entre eux erraient çà et là égarés et demi‑morts de faim dans les districts manufacturiers. La Chambre des communes pourra à peine le croire, ce commerce régulier, ce trafic de chair humaine ne fit que se développer, et les hommes furent achetés et vendus par les agents de Manchester aux fabricants de Manchester, tout aussi méthodiquement que les nègres aux planteurs des États du Sud… L’année 1860 marque le zénith de l’industrie cotonnière. Les bras manquèrent de nouveau, et de nouveau les fabricants s’adressèrent aux marchands de chair, et ceux‑ci se mirent à fouiller les dunes de Dorset, les collines de Devon et les plaines de Wilts ; mais l’excès de population était déjà dévoré. Le Bury Guardian se lamenta ; après la conclusion du traité de commerce anglo‑français, s’écria‑t‑il, 10 000 bras de plus pourraient être absorbés, et bientôt il en faudra 30 ou 40 000 encore ! Quand les agents et sous‑agents du commerce de chair humaine eurent parcouru à peu près sans résultat, en 1860, les districts agricoles, les fabricants envoyèrent une députation à M. Villiers, le président du Poor Law Board, pour obtenir de nouveau qu’on leur procurât comme auparavant des enfants pauvres ou des orphelins des Workhouses[5]. »

  1. Cairne, l. c., p. 110, 111.
  2. John Ward : History of the Borough of Stoke-upon-Trent. London, 1843, p. 42.
  3. Discours de Ferrand à la Chambre des communes, du 27 avril 1863.
  4. « That the manufacturers would absorb it and use it up. Those were the very words used by the cotton manufacturers. » l. c.
  5. L. c. M. Villiers, malgré la meilleure volonté du monde, était « légalement » forcé de repousser la demande des fabricants. Ces messieurs atteignirent néanmoins leur but grâce à la complaisance des administrations locales. M. A. Redgrave, inspecteur de fabrique, assure que cette fois le système d’après lequel les orphelins et les enfants des pauvres sont traités « légalement » comme apprentis ne fut pas accompagné des mêmes abus que par le passé. (Voy. sur ces abus Fred. Engels, l. c.) Dans un cas néanmoins « on abusa du système à l’égard de jeunes filles et de jeunes femmes qui des districts agricoles de l’Écosse furent conduites dans le Lancashire et le Cheshire… » — Dans ce système le fabricant passe un traité avec les administrateurs dos maisons de pauvres pour un temps déterminé. Il nourrit, habille et loge les enfants et leur donne un petit supplément en argent. Une remarque de M. Redgrave, que nous citons plus loin, paraît assez étrange, si l’on prend en considération que parmi les époques de prospérité de l’industrie cotonnière anglaise l’année 1860 brille entre toutes et que les salaires étaient alors très élevés, parce que la demande extraordinaire de travail rencontrait toutes sortes de difficultés. L’Irlande était dépeuplée ; les districts agricoles d’Angleterre et d’Écosse se vidaient par suite d’une émigration sans exemple pour l’Australie et l’Amérique ; dans quelques districts agricoles anglais régnait une diminution positive de la population qui avait pour causes en partie une restriction voulue et obtenue de la puissance génératrice et en partie l’épuisement de la population disponible déjà effectué par les trafiquants de chair humaine. Et malgré tout cela M. Redgrave nous dit : « Ce genre de travail (celui des enfants des hospices) n’est recherché que lorsqu’on ne peut pas en trouver d’autre, car c’est un travail qui coûte cher (high priced labour). Le salaire ordinaire pour un garçon de treize ans est d’environ 4 sh. (5 fr.) par semaine. Mais loger, habiller, nourrir 50 ou 100 de ces enfants, les surveiller convenablement, les pourvoir des soins médicaux et leur donner encore une petite paie en monnaie, c’est une chose infaisable pour 4 sh. par tête et par semaine. » (Report of the Insp. of Factories for 30 th, April 1862, p. 27.) M. Redgrave oublie de nous dire comment l’ouvrier lui-même pourra s’acquitter de tout cela à l’égard de ses enfants avec leurs 4 sh. de salaire, si le fabricant ne le peut pas pour 50 ou 100 enfants qui sont logés, nourris et surveillés en commun. — Pour prévenir toute fausse conclusion que l’on pourrait tirer du texte, je dois faire remarquer ici que l’industrie cotonnière anglaise, depuis qu’elle est soumise au Factory Act de 1850, à son règlement du temps de travail, etc.,