Page:Marx - Le Capital, Lachâtre, 1872.djvu/129

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vre toutes nos forces jusqu’à ce que ce glorieux résultat soit atteint[1]. » En même temps (au commencement de septembre 1866) le congrès de l’Association Internationale des Travailleurs, à Genève, sur la proposition du Conseil général de Londres, prenait une décision semblable : « Nous déclarons que la limitation de la journée de travail est la condition préalable sans laquelle tous les efforts en vue de l’émancipation doivent échouer. Nous proposons 8 heures pour limite légale de la journée de travail. »

C’est ainsi que le mouvement de la classe ouvrière, né spontanément des deux côtés de l’Atlantique, des rapports mêmes de la production, sanctionne les paroles de l’inspecteur de fabrique anglais R. J. Saunders : « Il est impossible de faire un pas vers la réforme de la société, avec quelque espoir de réussite, si la journée de travail n’est pas d’abord limitée, et si la limitation prescrite n’est pas strictement et obligatoirement observée[2]. »

Notre travailleur, il faut l’avouer, sort de la serre chaude de la production autrement qu’il n’y est entré. Il s’était présenté sur le marché comme possesseur de la marchandise « force de travail », vis‑à‑vis de possesseurs d’autres marchandises, marchand en face de marchand. Le contrat par lequel il vendait sa force de travail semblait résulter d’un accord entre deux volontés libres, celle du vendeur et celle de l’acheteur. L’affaire une fois conclue, il se découvre qu’il n’était point « un agent libre » ; que le temps pour lequel il lui est permis de vendre sa force de travail est le temps pour lequel il est forcé de la vendre[3], et qu’en réalité le vampire qui le suce ne le lâche point tant qu’il lui reste un muscle, un nerf, une goutte de sang à exploiter[4]. Pour se défendre contre « le serpent de leurs tourments[5], » il faut que les ouvriers ne fassent plus qu’une tête et qu’un cœur ; que par un grand effort collectif, par une pression de classe, ils dressent une barrière infranchissable, un obstacle social qui leur interdise de se vendre au capital par « contrat libre », eux et leur progéniture, jusqu’à l’esclavage et la mort[6].

Le pompeux catalogue des « droits de l’homme » est ainsi remplacé par une modeste « grande charte » qui détermine légalement la journée de travail et « indique enfin clairement quand finit le temps que vend le travailleur, et quand commence le temps qui lui appartient[7]. » Quantum mutatus ab illo !

  1. « Nous, les travailleurs de Dunkirk, déclarons que la longueur du temps de travail requise sous le système actuel est trop grande, et que, loin de laisser à l’ouvrier du temps pour se reposer et s’instruire, elle le plonge dans un état de servitude qui ne vaut guère mieux que l’esclavage (a condition of servitude but little better than slavery). C’est pourquoi nous décidons que huit heures suffisent pour une journée de travail et doivent être reconnues légalement comme suffisantes ; que nous appelons à notre secours la presse, ce puissant levier… et que nous considérons tous ceux qui nous refuseront cet appui comme ennemis de la réforme du travail et des droits du travailleur. » (Décisions des travailleurs de Dunkirk, État de New York, 1866).
  2. Reports, etc., for 31 oct. 1848, p. 112.
  3. « Ces procédés (les manœuvres du capital, par exemple, de 1848 à 1850) ont fourni des preuves incontestables de la fausseté de l’assertion si souvent mise en avant, d’après laquelle les ouvriers n’ont pas besoin de protection, mais peuvent être considérés comme des agents libres dans la disposition de la seule propriété qu’ils possèdent, le travail de leurs mains et la sueur de leurs fronts. » (Reports, etc., for 30 th. april 1851, p. 45.) (Le travail libre, si on peut l’appeler ainsi, même dans un pays libre, requiert le bras puissant de la loi pour le protéger. » (Reports, etc., for 31 oct. 1864, p. 34.) « Permettre, est la même chose que forcer… de travailler quatorze heures par jour, avec ou sans repos. » (Reports, etc., for 30 th. april 1863, p. 40.)
  4. Friedrich Engels, l. c. p. 5.
  5. Paroles de Henri Heine.
  6. « Dans les branches d’industrie qui lui sont soumises, le bill des dix heures a sauvé les ouvriers d’une dégénérescence complète et a protégé tout ce qui regarde leur condition physique. » (Reports, etc., for 31 oct. 1849, p. 47-52). « Le capital (dans les fabriques) ne peut jamais entretenir les machines en mouvement au-delà d’une période de temps déterminée sans porter atteinte à la santé et à la moralité des ouvriers, et ceux-ci ne sont point en position de se protéger eux-mêmes. » (L c., p. 8.)
  7. « Un bienfait encore plus grand, c’est la distinction enfin clairement établie entre le temps propre de l’ouvrier et celui de son maître. L’ouvrier sait maintenant quand le temps qu’il a vendu finit, et quand commence celui qui lui appartient ; et cette connaissance le met à même de disposer d’avance de ses propres minutes suivant ses vues et projets. » (L. c. p. 52.) « En constituant les ouvriers maîtres de leur propre temps, la législation manufacturière leur a donne une énergie morale qui les conduira un jour à la possession du pouvoir politique. » (L. c. p. 47). Avec une ironie contenue et en termes très circonspects, les inspecteurs de fabrique donnent à entendre que la loi actuelle des dix heures n’a pas été sans avantages pour le capitaliste. Elle l’a délivré, jusqu’à un certain point, de cette brutalité naturelle qui lui venait de ce qu’il n’était qu’une simple personnification du capital et lui a octroyé quelque loisir pour sa propre éducation. Auparavant « le maître n’avait de temps que pour l’argent ; le serviteur que pour le travail ». (L. c. p. 48.)