Page:Marx - Le Capital, Lachâtre, 1872.djvu/141

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sion de nombreuses forces en une force commune, le seul contact social produit une émulation et une excitation des esprits animaux (animal spirits) qui élèvent la capacité individuelle d’exécution assez pour qu’une douzaine de personnes fournissent dans leur journée combinée de 144 heures un produit beaucoup plus grand que douze ouvriers isolés dont chacun travaillerait douze heures, ou qu’un seul ouvrier qui travaillerait douze jours de suite[1]. Cela vient de ce que l’homme est par nature, sinon un animal politique, suivant l’opinion d’Aristote, mais dans tous les cas un animal social[2].

Quand même des ouvriers opérant ensemble feraient en même temps la même besogne, le travail de chaque individu en tant que partie du travail collectif, peut représenter une phase différente dont l’évolution est accélérée par suite de la coopération. Quand douze maçons font la chaîne pour faire passer des pierres de construction du pied d’un échafaudage à son sommet, chacun d’eux exécute la même manœuvre et néanmoins toutes les manœuvres individuelles, parties continues d’une opération d’ensemble, forment diverses phases par lesquelles doit passer chaque pierre et les vingt‑quatre mains du travailleur collectif la font passer plus vite que ne le feraient les deux mains de chaque ouvrier isolé montant et descendant l’échafaudage[3]. Le temps dans lequel l’objet de travail parcourt un espace donné, est donc raccourci.

Une combinaison de travaux s’opère encore, bien que les coopérants fassent la même besogne ou des besognes identiques, quand ils attaquent l’objet de leur travail de différents côtés à la fois. Douze maçons, dont la journée combinée compte 144 heures de travail, simultanément occupés aux différents côtés d’une bâtisse, avancent l’œuvre beaucoup plus rapidement que ne le ferait un seul maçon en douze jours ou en 144 heures de travail. La raison est que le travailleur collectif a des yeux et des mains par‑devant et par derrière et se trouve jusqu’à un certain point présent partout. C’est ainsi que des parties différentes du produit, séparées par l’espace, viennent à maturité dans le même temps.

Nous n’avons fait que mentionner les cas où les ouvriers se complétant mutuellement, font la même besogne ou des besognes semblables. C’est la plus simple forme de la coopération, mais elle se retrouve, comme élément, dans la forme la plus développée.

Si le procès de travail est compliqué, le seul nombre des coopérateurs permet de répartir les diverses opérations entre différentes mains, de les faire exécuter simultanément et de raccourcir ainsi le temps nécessaire à la confection du produit[4].

Dans beaucoup d’industries il y a des époques déterminées, des moments critiques qu’il faut saisir pour obtenir le résultat voulu. S’agit‑il de tondre un troupeau de moutons ou d’engranger la récolte, la qualité et la quantité du produit dépendent de ce que le travail commence et finit à des termes fixes. Le laps de temps pendant lequel le travail doit s’exécuter est déterminé ici par sa nature même comme dans le cas de la pêche aux harengs.

Dans le jour naturel l’ouvrier isolé ne peut tailler qu’une journée de travail, soit une de douze heures ; mais la coopération de cent ouvriers entassera dans un seul jour douze cents heures de travail. La brièveté du temps disponible est ainsi compensée par la masse du travail jetée au moment décisif sur le champ de production. L’effet produit à temps dépend ici de l’emploi simultané d’un grand nombre de journées combinées et l’étendue de l’effet utile du nombre des ouvriers employés[5]. C’est faute d’une coopération de ce genre que dans l’ouest des États-Unis des masses de blé, et dans certaines parties de l’Inde où la domination anglaise a détruit les anciennes communautés, des masses de coton sont presque tous les ans dilapidées[6].

La coopération permet d’agrandir l’espace sur lequel le travail s’étend ; certaines entreprises, comme le dessèchement, l’irrigation du sol, la construction de canaux, de routes, de chemins de fer, etc., la réclament à ce seul point de vue. D’autre part, tout en développant l’échelle de la production, elle permet de rétrécir l’espace où le procès du travail s’exécute. Ce double effet, levier si puissant dans l’économie de faux frais, n’est dû qu’à l’agglomération des travailleurs, au rapprochement d’opérations diverses, mais connexes, et à la concentration des moyens de production[7].

  1. « Il y a donc » (quand un même nombre de travailleurs est employé par un cultivateur sur 300 arpents au lieu de l’être par 10 cultivateurs sur 30 arpents) « un avantage dans la proportion des ouvriers, avantage qui ne peut être bien compris que par des hommes pratiques ; on est en effet porté à dire que comme 1 est à 4 ainsi 3 est à 12, mais ceci ne se soutient pas dans la réalité. Au temps de la moisson et à d’autres époques semblables, alors qu’il faut se hâter, l’ouvrage se fait plus vite et mieux si l’on emploie beaucoup de bras à la fois. Dans la moisson par exemple, 2 conducteurs, 2 chargeurs, 2 lieurs, 2 racleurs, et le reste au tas ou dans la grange, feront deux fois plus de besogne que n’en ferait le même nombre de bras, s’il se distribuait entre différentes fermes. » (An Inquiry into the Connection between the present price of provisions and the size of farms. By a Farmer. Lond. 1773, p.7, 8.)
  2. La définition d’Aristote est à proprement parier celle-ci, que l’homme est par nature citoyen, c’est-à-dire habitant de ville. Elle caractérise l’antiquité classique tout aussi bien que la définition de Franklin : « L’homme est naturellement un fabricant d’outils », caractérise le Yankee.
  3. V. G. Skarbek : Théorie des richesses sociales. 2e édit. Paris, 1870, t. 1, p. 97, 98.
  4. « Est-il question d’exécuter un travail compliqué ? Plusieurs choses doivent être faites simultanément. L’un en fait une, pendant que l’autre en fait une aune, et tous contribuent à l’effet qu’un seul n’aurait pu produire. L’un rame pendant que l’autre tient le gouvernail, et qu’un troisième jette le filet ou harponne le poisson, et la pêche a un succès impossible sans ce concours. » (Destutt de Tracy, l. c.)
  5. « L’exécution du travail (en agriculture) précisément aux moments critiques, est d’une importance de premier ordre. » (An Inquiry into the Connection between the present price etc.) « En agriculture, il n’y a pas de facteur plus important que le temps. » (Liebig : Ueber Theorie and Praxis in der Landwirthschaft, 1856, p.23.)
  6. « Un mal que l’on ne s’attendrait guère à trouver dans un pays qui exporte le plus de travailleurs que tout autre au monde, à l’exception peut-être de la Chine et de l’Angleterre, c’est l’impossibilité de se procurer un nombre suffisant de mains pour nettoyer le coton. Il en résulte qu’une bonne part de la moisson n’est pas recueillie et qu’une autre partie une fois ramassée décolore et pourrit. De sorte que faute de travailleurs à la saison voulue, le cultivateur est forcé de subir la perte d’une forte part de cette récolte que l’Angleterre attend avec tant d’anxiété. » (Bengal Hurcuru By Monthly Overland Summary of News, 22 July 1861.)
  7. « Avec le progrès de la culture tout, et plus peut-être que